Title: L' Hirondelle Sous le Toit Author: Lucien Descaves Release Date: May 11, 2007 [EBook #100200] Language: French Character set encoding: ISO8859-1 L'HIRONDELLE SOUS LE TOIT PAR LUCIEN DESCAVES de l'Académie Goncourt PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT. IMPRIMEURS-ÉDITEURS. 8, RUE GARANCIÈRE, 6e Tous droits réservés. * * * À LA MÉMOIRE DE MON FILS BIEN-AIMÉ, LE DOCTEUR JEAN DESCAVES, invisible, mais toujours présent. L. D. * * * Copyright 1924 by Albin Michel Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'U.R.S.S. * * * L'HIRONDELLE SOUS LE TOIT I UN CONVOI DE RÉFUGIÉS Le 23 décembre 1914, Palmyre Boussuge et son ex-amie, Agathe Chévremont, la femme du vétérinaire, se trouvaient parmi les dames notables de Bourg-en-Thimerais, dit aussi Bourg-en-Forêt, convoquées par le maire, le docteur Chazey, pour recevoir un train de réfugiés du département de l'Aisne, chassés par l'invasion. Ils arrivèrent dans la soirée transis, fourbus, poudreux, avec deux heures de retard. Le convoi se composait d'une douzaine de vieillards hébétés et dépaysés de toutes les manières au milieu des mères et des enfants dont le flot les avait charriés; cent personnes en tout qui fuyaient devant l'orage et tournoyaient aux coups de vent comme feuilles mortes. Ces errants avaient couché la veille, à Paris, dans un cirque de la rive gauche transformé en asile de jour et de nuit. Sur eux traînaient encore des brins de paille de leur litière. Les plus petits, le pouce dans la bouche et le regard en dessous, se blottissaient peureusement dans les jupes des femmes; les autres aidaient à porter des ballots d'effets et de choses sans nom ramassées pêle-mêle et sans discernement, à la dernière minute. On dirait que ce qui est sans valeur s'accroche à nous davantage et craint de nous perdre. Tel qui s'attache à des riens est possédé par eux plus qu'il ne les possède. Une gamine de huit ans trimbalait une cage où sautillait un moineau effarouché; une autre serrait dans ses bras un parapluie de cotonnade verte deux fois plus haut qu'elle. Un couple chenu et chancelant avait pour trait d'union un vaste panier noir à couvercle dont chacun des vieillards tenait une anse; l'osier jouait entre eux le rôle du lierre dans les mines. Tandis que ces malheureux veillaient sur les cendres de leur foyer, des accompagnantes rassemblaient pour la dernière fois les épaves humaines que leur avaient confiées les parents restés aux pays envahis. --Marie-Anne!... Juliette!... Fernand!... Où est encore passé Adolphe?... Quand elles eurent leur compte à portée de la main, le piétinement des ombres cessa sous la lampe à pétrole qui éclairait de sa lueur trouble la salle d'attente commune à toutes les classes. Elles n'y étaient pas, cette fois, confondues. On eût pu croire que les dames de la ville, groupées à l'écart, attendaient le premier coup de cloche annonçant l'ouverture du marché, plutôt que l'invitation du maire, le docteur Chazey, à faire leur choix. Le docteur Chazey, que l'on aimait pour sa modération et ses manières affables, était un petit vieillard alerte, frileux et dispos, qui retirait fréquemment son lorgnon pour le faire tourner, en causant, autour de son index raidi. Quand il avait fini d'y enrouler le cordon, il le déroulait; puis il remettait le lorgnon sur son nez et les verres se rallumaient aux étincelles de ses yeux vifs. Autre signe particulier: le col de son vêtement, pardessus l'hiver ou veston l'été, était invariablement relevé, au moins d'un côté, contre les courants d'air. Le docteur Chazey était assisté, ce jour-là, du personnel de la gare et du garde champêtre, le père Froidure, un souvenir de 1870, par le képi sur l'oreille, l'impériale et la martialité indéfectible que conférait, en ces temps-là, l'exercice du tambour. Il cria, d'une voix fêlée: «Silence!...» Et le docteur Chazey, tourné vers ses administrées, leur dit: «Je vous remercie, mesdames, de me faciliter ma tâche en donnant l'hospitalité à ces naufragés: la municipalité pourvoira à leur logement, après vous... s'il en reste... et, connaissant votre coeur, je suis convaincu qu'il n'en restera pas. Votre choix, d'ailleurs, ne saurait être définitif. Si des échanges paraissent nécessaires, il sera toujours possible de les effectuer.» Aussitôt le contact s'établit, comme à la louée de la Saint-Jean, entre l'aisance et l'infortune. Les deux camps se mêlèrent et les bonnes dames, guidées par leur instinct ou par le hasard firent connaissance avec les postulants. Un murmure s'éleva et s'amplifia tout de suite en rumeur. Le père Froidure, l'oeil droit à demi fermé par une descente de képi, allait de-ci, de-là, en disant avec bonhomie: «Ne pressons pas le mouvement; il y en aura pour tout le monde». Et les accords se poursuivaient posément, sous les regards du maire et du chef de gare qui causaient autour du poêle central heureusement éteint, car le petit troupeau, depuis qu'il était rallié, répandait la chaleur et l'odeur de sa laine. Il y avait deux ans que Mme Chévremont et Mme Boussuge, brouillées, ne se parlaient plus. Elles ne s'étaient donc pas concertées en se comportant à peu près de la même façon, chacune de son côté. Toutes les deux cédèrent au seul charme et au seul prestige que pussent conserver, à la lueur d'un lumignon, ces pauvres figures blêmes, ravagées par la fatigue et l'inquiétude. Les yeux opérèrent leur miracle, comme dans ces tableaux d'Eugène Carrière, où tout leur est soumis. Palmyre Boussuge alla d'emblée vers les yeux noirs brillants d'un petit bonhomme d'une dizaine d'années, en même temps qu'Agathe Chévremont était irrésistiblement attirée par les lacs bleus d'une fillette à peine moins âgée. Le premier, affublé d'un tricot trop long et d'une casquette de cycliste trop vaste, debout dans un coin, serrait entre ses jambes un grand sac de toile bise sur lequel se détachait cette inscription: _Julien Damoy. Café en grains_. On eût dit que deux de ces grains avaient sauté sous ses paupières. --Comment t'appelles-tu? demanda Mme Boussuge. --Fernand Servais, répondit le gamin. --Tu es seul? --Oui, madame. --Tes parents? --Papa est mobilisé. Maman est restée au pays, avec ma petite soeur qui est venue au monde le mois dernier. --Alors, personne ne t'accompagne? --Si... une de nos voisines, Mme Louvois, qui est partie avec ses trois enfants. Maman m'a confié à elle. «Inutile de chercher davantage, pensa Palmyre Boussuge, je ne trouverai pas mieux.» Et elle se fit désigner Mme Louvois, pour lui dire qu'elle emmenait l'enfant. Cependant, Agathe Chévremont s'approchait de la petite fille aux prunelles magnétiques. Elle était assise à l'écart, sur son baluchon, et attendait placidement que son sort fût fixé. Elle avait rejeté en arrière le capuchon de sa pèlerine et, sous le mouchoir à carreaux qui la coiffait, deux maigres nattes en queue de rat pendaient sur ses épaules. --Comment t'appelles-tu? demanda Mme Chévremont. --Marie-Anne. --Ton nom de famille? --Grimodet. --Tu es seule? --Oui madame. --Tes parents? --Papa est mobilisé. Maman est morte l'année dernière. --Personne ne t'accompagne? --Si... Mme Louvois; notre voisine. --Où est-elle? --Là... derrière nous... avec ses trois enfants. Une dame cause avec elle. C'était Mme Boussuge: elle se faisait donner décharge du petit Femand. À chaque adoptante qui passait, avec sa part, devant lui, le docteur Chazey glissait en douceur: --Ne manquez pas de m'amener le plus tôt possible votre réfugié, afin que j'établisse sa fiche sanitaire. --Sa fiche, naturellement... murmura Mme Chévremont; et, à son tour venu, elle aborda Mme Louvois, une grande femme sèche et basanée qui avait un enfant sur les bras, deux autres à ses pieds, et ressemblait à un pasteur régnant sur son troupeau vautré. --C'est vous, madame, qui prenez soin de cette enfant... Marie-Anne... Giraud... Girodet?... --Grimodet, rectifia le grand berger en jupons. Oui, c'est moi. Son père, qui est veuf, me l'a laissée à garder en partant. Elle est bien douce et bien complaisante. Elle me venait en aide à la maison... où ça n'est pas l'ouvrage qui manquait. Elle jeta un coup d'oeil du côté de la petite, toujours immobile à quatre pas de là, sur son bagage, et ajouta: --Il ne faut pas la juger sur la mine; elle tombe de sommeil... et de tout... C'est une nature très gaie, on ne le croirait pas en la voyant... Elle aurait le droit d'être triste, affligée comme elle est. On peut dire que celle-là n'a pas de chance... «Pourquoi me fait-elle l'article, ruminait Mme Chévremont; je ne marchande pas.» Et tout haut, elle reprit: --Oui... à moitié orpheline déjà, voir son père la quitter... Pour le moment, elle semble, en effet, avoir besoin de repos avant tout. Elle va se remettre chez nous... Je vous reverrai bientôt, madame, pour de plus amples renseignements. --À votre disposition, madame. Suivie des yeux par la meneuse, Agathe Chévremont revint vers la petite fille qui paraissait s'être endormie sur son paquet de hardes. --Allons, Marie-Anne, viens. Un bon lit t'attend, et de quoi manger, si tu as faim... As-tu faim? --Pas beaucoup. -Je vais te porter tes affaires... C'est tout près d'ici. Nous serons vite rendues. La fillette se leva et fit quelques pas à côté de Mme Chévremont qui s'aperçut alors que l'enfant sautait sur un pied en marchant. --Tu t'es blessée? --Oh! non, répondit Marie-Anne. --Tu boites pourtant... --Ça n'est pas d'aujourd'hui, reprit légèrement la petite, qui ne se préoccupait plus des faits accomplis. --Depuis quand? --Je ne sais pas... On allait me faire opérer, je crois, quand maman est tombée malade de la poitrine...; alors, comme papa ne pouvait pas perdre une journée pour me conduire à Saint-Quentin, où il y a de bons chirurgiens... --C'est donc grave, ton... ta... cette... --Mon infirmité? Non. Le médecin de chez nous a dit que je serais guérie quand on voudrait... à condition de ne pas trop attendre, naturellement. --Quel âge as-tu? --Neuf ans. --Quel métier ton père exerce-t-il? --Boulanger. --Et jamais il n'a trouvé le temps de te faire soigner sérieusement? --Mais je ne suis pas malade! s'écria la fillette qui sauta plus haut, pour s'en faire accroire autant peut-être que pour en faire accroire à la dame. Un pied bot, comme c'est que j'en ai un, ça n'empêche pas de boire, de manger et de courir. Quand maman s'est mise à mourir tout doucement, il a bien fallu que je me rende utile à la maison, et chez Mme Louvois aussi. Demandez-lui ce que je sais faire. Mme Chévremont avait cru devoir ralentir le pas en apprenant de quelle incommodité, pour ne pas dire plus, sa petite pensionnaire était atteinte; mais celle-ci continuant de protester contre tous ménagements par des sauts plus vifs, la femme du vétérinaire accéléra l'allure. Son mari l'attendait avec une impatience à laquelle toute curiosité n'était point étrangère. Il regarda l'enfant que la loterie lui attribuait et n'attacha aucune importance à sa claudication qu'il mit sur le compte de la lassitude. --Alors, c'est toi _notre_ réfugiée? fit-il rondement. Agathe répondit à la place de la petite: --Dame! puisque tu as voulu une fille... Légèrement déçue dans son choix, elle avait l'habileté féminine de lui en faire tout de suite partager la responsabilité. Mais le vétérinaire continuait à n'y voir que du feu. --Certainement, j'ai désiré une fille, reprit-il, et je ne le regrette pas, car celle-ci est mignonne et ne nous attirera point d'ennuis. N'est-ce pas, petit bijou?... De ses fortes mains velues, il avait levé le menton que baissait Marie-Anne, et le visage enfantin se colora un peu à la bouffée de chaleur qui lui venait de ce cordial accueil. Agathe rompit de nouveau le charme. --Tu sais que les Boussuge ont un garçon, eux... --Ah!... fit Chévremont sans dissimuler sa contrariété. Il ne faut plus s'étonner de rien. Il eût dit, d'ailleurs, mais sur un autre ton, exactement la même chose, si les Boussuge s'étaient dérobés au devoir d'assistance. --Au fait, la petite doit le connaître, ajouta Agathe: elle et lui ont été confiés à la même personne... une dame Louvois avec qui j'ai causé un moment à la gare. Prise à témoin et déjà apprivoisée, Marie-Anne précisa: --C'est le gosse Fernand, le fils du maçon qui demeure en face de chez nous. On jouait ensemble. Elle scrutait le couple, de ses yeux bleus limpides, sans arriver à comprendre pourquoi le nom de Fernand, jeté dans la conversation, l'avait subitement refroidie. --Veux-tu tremper un biscuit dans du vin avant d'aller te coucher? demanda Agathe. --Merci, madame. --Merci oui ou merci non? insista le vétérinaire. --Je n'ai pas faim, monsieur, j'ai mangé en route. --Elle a besoin de dormir plus que d'autre chose, trancha Mme Chévremont. Rose va te montrer ta chambre. Bonsoir, Marie-Anne. --C'est ton nom, Marie-Anne? dit Chévremont, qui l'entendait pour la première fois. --Oui, monsieur. --Il est bien long et bien sérieux pour ton âge. Nous t'appellerons Nanette... Tu n'y vois pas d'inconvénients?... La bouffée de chaleur revint aux joues de la fillette. --Oh! monsieur... --Alors, bonsoir, Nanette. À demain. * * * * * La soirée du même jour s'achevait de la même façon chez les Boussuge qui recueillaient, de leur côté, le petit Fernand. Au sortir de la gare, il avait été soulagé de son sac... _Julien Damoy, Café en grains_... par une servante virile qui répondait au nom de Zénaïde et venait au-devant de sa maîtresse en bougonnant. Elle avait tout d'un cavalier arabe démonté, d'un Bédouin. Un linge blanc lui enveloppait la figure dont on ne voyait que le nez. --Je vous avais dit de ne pas prendre l'air avec votre fluxion, fit Palmyre Boussuge, sans provoquer autre chose qu'un grognement sous le burnous. Fernand eut peur de la guerrière. Il rapetissait encore à côté d'elle, dans la maturité de l'âge et aux épaules de qui les plus lourds fardeaux devaient être poids plume. Les deux sexes semblaient avoir fait en elle un accommodement. Son enfance et sa jeunesse avaient appartenu au sexe féminin; mais, à partir de quarante ans, tous les attributs du sexe fort, y compris la barbe au menton, lui avaient été conférés. Fernand arrivait trop tard. Il s'était senti rapidement dévisagé; puis le déménageur travesti empoignant le sac comme une courtepointe, avait échangé quelques mots avec Mme Boussuge, tout en hâtant le pas, car le froid piquait et les rues désertes de Bourg ne recevaient un peu de lumière que des fenêtres çà et là encore éclairées, à une heure où tout le monde habituellement dormait. --Comme ça, vous avez trouvé votre affaire, disait la vieille Sarrasine encapuchonnée. --Oui, ce petit bonhomme, qui a l'air gentil... --Ne pas se fier aux apparences. --Évidemment. --C'est gros comme deux liards de beurre. --Il n'a pas été élevé dans du coton. C'est le fils d'un maçon des environs de Soissons. --Il a encore sa mère? --Oui... et une petite soeur nouveau-née...Je n'en sais pas davantage. Il aura le temps de nous raconter son histoire. --Et de la broder. À beau mentir qui vient de loin. --En voilà des idées, Zénaïde! Pourquoi cet enfant ne nous dirait-il pas la vérité? --Il n'y a pas beaucoup de gosses aujourd'hui, qui ne soient de la mauvaise graine. --On voit bien que vous n'avez pas eu d'enfant. --À Dieu ne plaise! Mes vieux jours sont assurés. L'impression qu'avait produite sur le petit Fernand l'acariâtre portefaix fut heureusement effacée par l'aménité de M. Boussuge. Il fit entrer l'enfant dans la salle à manger, le conduisit sous l'abat-jour crémeux de la suspension et l'interrogea affectueusement. --Tu n'es pas trop fatigué? --Non. --D'où venez-vous? --De Paris. --Je veux dire de quelle région? --De Soissons... mais nous habitons les environs. --Bon. Je suis sûr qu'il a les pieds gelés! Vous n'allez pas l'envoyer se coucher sans lui faire prendre quelque chose de chaud... Derrière lui Zénaïde, toujours bourrue, marmonna irrespectueusement: «Croyez-vous donc qu'on n'y a point pensé?» Et elle mit sur la table une tasse de lait fumant que le gamin fit mine de refuser. Mais l'autre ordonna: «Faut boire ça très chaud... quitte à se brûler.» Elle était encore plus effrayante sans manteau. Sa mentonnière, nouée à l'envers, faisait les cornes et découvrait, avec le nez, de gros yeux de porcelaine dans un visage empourpré. L'enfant dut obéir, en voyant que ni «le monsieur» ni la «dame» ne le soutenaient. Avaler à petits coups le breuvage ne l'empêchait pas d'entendre les propos de ses hôtes. --Tu ne devinerais pas qui j'ai rencontré à la gare, disait Mme Boussuge. Ne cherche pas, va: Agathe! --Avec Chévremont? --Non, toute seule. --Quel numéro a-t-elle tiré? --Je ne sais pas: je suis partie la première. --Elle a donc bien vu que nous avons aussi _notre_ réfugié. Quelle tête faisait-elle? À ce moment, le petit Fernand, ayant enfin vidé sa tasse, la rendit à Zénaïde. --On ne dit pas merci? Il comprit la leçon de politesse et fit: --Merci, madame. --Madame est de trop. Contente-toi de dire: Merci, Zénaïde. --Merci, Zénaïde. En se rapprochant du «monsieur» comme pour chercher protection auprès de lui contre la grondeuse, il passa devant elle. --On demande pardon en passant devant le monde, redoubla-t-elle. --Pardon, mad..., pardon, Zénaïde. --Il faudra tout lui apprendre, poursuivit la servante que l'on n'avait pas pour rien surnommée dans le pays, la Malaisée. --Vous l'intimidez, aussi, dit M. Boussuge en attirant entre ses genoux le petit réfugié. Veux-tu encore un peu de lait? --Non. Zénaïde mit bon ordre derechef à ses façons inciviles: --On dit: Non, monsieur. --Non, monsieur, répéta l'enfant subjugué. --Quel est ton nom, au fait? À cette question du «monsieur», l'enfant répondit: --Je m'appelle Fernand... mais, à la maison, on m'appelait Nanand. --Parfait! s'écria M. Boussuge. Va pour Nanand! Ne changeons rien à une habitude prise. Le lit de ce jeune homme est prêt? --Oui, dans la chambre de Justin, auprès de nous, dit Palmyre. Zénaïde l'a bassiné... et il y a une boule au pied, comme pour notre Justin, quand il était là. Mais cette déclaration ne fut point du goût de la servante, qui attendait l'enfant, un bougeoir à la main, pour l'accompagner. Elle le poussa devant elle en ronchonnant sur ses talons, dans l'escalier: «Bien sûr que je l'ai bassiné, son lit... Mais quant à dire que c'est la même chose, non! Monsieur Justin était le fils de la maison, lui... Faudrait pas confondre...» Et l'enfant s'étonnait naïvement de trouver tant de familiarité chez une personne qui exigeait de lui, dans son langage, tant de correction. II L'APPÂT DE LA CAMPAGNE Édouard et Palmyre Boussuge vivaient depuis quatre ans retirés à Bourg-en-Thimerais. Boussuge, sous-chef de bureau au ministère de l'Agriculture, s'était mis lui-même à la retraite en 1910, à la mort d'un oncle de sa femme, enrichi au Sentier dans les tissus de coton et qui laissait une assez belle fortune à partager entre trois héritiers. L'aisance assurée, Boussuge n'avait pas cru devoir différer davantage la réalisation de son rêve d'une existence paisible à la campagne. Son fils unique venait de terminer ses études, le fonctionnaire s'ankylosait à Paris où, depuis longtemps, rien ne l'amusait plus. Son père avait succombé à une affection cardiaque... Il y pensait toujours et ménageait son coeur. Et puis, «je voudrais bien ne pas disparaître sans avoir acquis quelques notions d'agriculture», disait plaisamment le bureaucrate à qui des dossiers et des cartons verts avaient, pendant vingt-sept ans, masqué la vue. Il n'était point un sot pour cela. Il avait eu dans sa jeunesse, vers 1887, des velléités littéraires. Il avait collaboré à _la Revue moderne_ dont le siège était rue du Département, à La Chapelle, dans l'arrière boutique d'un marchand de vin. La rédaction s'y réunissait à table une fois par mois, autour d'un jeune employé de commerce de complexion délicate, Robert Bernier. Quelques-uns de ses hôtes, poètes ou romanciers, s'étaient fait un nom plus tard. Édouard Boussuge avait aussi donné des articles à _la Revue rose_, de Henry Lapauze, au _Passant_, de Maurice Bouchor et Guigou, à _la Jeune France_, d'Émile Michelet. Enfin, il avait fait jouer aux Folies-Bobino, sous le pseudonyme d'A. Manda, une arlequinade mettant en scène et traduisant en vers banvillesques, les charmantes affiches de Jules Chéret qui étaient alors des bouquets sur les murs. On avait même connu à Boussuge, pendant un mois, une jolie maîtresse surnommée Symbola, porte-bannière des esthètes belliqueux aux spectacles d'avant-garde. Il conservait de cette époque un bon souvenir. Le ministère auquel, en y entrant, il avait cru ne demander qu'un abri provisoire, s'était refermé définitivement sur lui à partir de son mariage avec la fille assez bien dotée d'un vinaigrier d'Orléans; mais s'il n'avait point oublié ses trois ans d'initiation à la vie littéraire, il n'en était pas moins pour cela exempt d'amertume et de regret. Dans la course à la gloire, la perspective d'arriver est ouverte à tous les partants. Il n'avait tenu qu'à lui d'opter pour la carrière où l'on mange le plus de vache enragée. Il s'était toujours félicité de n'en avoir rien fait, sous l'empire de sa nature ennemie de la lutte, des viandes coriaces et des résultats aléatoires. Sa vie, somme toute, avait été conforme aux idées et aux partis moyens. Il n'avait pas lieu de se plaindre et montrait sa sagesse en ne se plaignant point. Chaque génération laisse ainsi un résidu littéraire et artistique qui n'est pas perdu parce qu'il trouve un autre emploi. Toutes les bohèmes ont leurs Schaunards. Les ministères et les administrations, l'industrie et le commerce même gardent souvent la proie qui pensait leur échapper. Mais ne vaut-il pas mieux renoncer formellement que de s'abaisser à ces avortements? On ne risque de donner l'impression d'être un raté qu'en persévérant sans succès. Aussi bien, Boussuge ne s'était pas absolument détaché de ses confrères en les perdant de vue. Pendant une dizaine d'années, il avait saisi, pour leur rappeler son existence, l'occasion d'un livre qu'ils faisaient paraître ou d'un événement auquel leur nom était associé. Les uns répondaient; les autres avaient déjà oublié le camarade qui s'était mis de lui-même hors de combat: presque un déserteur. Et puis, la mort avait éclairci les rangs de la phalange sacrée... et Boussuge, seul, dans son cabinet de travail, regardait parfois mélancoliquement les Revues qui étaient sa jeunesse en feuilles mortes. Un portrait de lui sur un programme représentait un garçon fluet, avec une ombre de moustache et l'air pincé. Il s'était développé sans devenir trop gros; il avait laissé pousser sa barbe taillée en pointe, blonde et peu fournie sur les joues, si bien que le poivre et le sel s'y mariaient sans attirer l'attention; n'était-ce pas assez, à cinquante ans sonnés, pour être reconnaissant à la vie de ne l'avoir maltraité d'aucune manière? Dans les premières années de son mariage, quand certains souvenirs lui causaient encore des élancements comme en a un névralgique dans ses fausses dents, il prenait, sur les rayons de sa bibliothèque, un volume relié des revues qui lui renvoyaient, ainsi qu'un miroir, son image. Il ouvrait le volume au hasard et y trouvait généralement le remède à sa douleur fugace. Il tombait, par exemple, sur ces vers de Gabriel Vicaire, fleurs toujours fraîches aux feuillets du _Passant_, que Maurice Bouchor dirigeait: Je te bercerai Dans la mousseline, Je te bercerai Tout un soir doré. Et tu dormiras Câline, câline, Et tu dormiras Nue entre mes bras. Il frémissait un moment, troublé dans son coeur et dans sa chair, ainsi qu'une vierge vieille fille, à laquelle un livre parle de printemps et d'amour. Maintenant, toute douleur lancinante avait disparu... Boussuge ne conservait, dans un coin, les témoins d'autrefois, que comme de vieux serviteurs inutiles auxquels il ne donnait plus de gages. Ce n'était point le hasard et pas davantage le voisinage d'une belle forêt, qui avaient déterminé les Boussuge à se fixer, en 1910, à Bourg-en-Thimerais. Ils y étaient attirés par leurs vieux amis, le vétérinaire Chévremont et sa femme. Palmyre Boussuge et Agathe Chévremont, cette dernière, fille d'un grand épicier d'Orléans, avaient fréquenté la même pension et, mariées, ne s'étaient jamais perdues de vue. Tous les ans, aux vacances, les Boussuge passaient trois semaines chez les Chévremont, et ceux-ci, en revanche, lorsqu'ils allaient à Paris, descendaient chez leurs amis. Autre lien entre eux: un fils dans chaque ménage. Octave Chévremont et Justin Boussuge, du même âge, avaient joué ensemble et n'épousaient pas la mésintelligence née, un jour, d'une cause futile, entre leurs parents. Donc, en 1910, profitant d'une «superbe occasion», que Chévremont leur avait signalée, les Boussuge s'étaient rendus acquéreurs, à Bourg-en-Forêt, d'une petite maison confortable, à deux étages, dont le propriétaire, un ancien officier, venait de mourir. Elle se faisait remarquer par des contrevents bleus et s'appelait _Les Tilleuls_. --Tu n'en trouveras nulle part de mieux située, avait dit Agathe Chévremont à son amie. La poste et la pharmacie sont en face, ce qui met beaucoup d'animation dans la rue, tu comprends? C'est un va-et-vient continuel. On finit par s'intéresser aux courriers qui arrivent et qui partent. On sait l'heure en les voyant passer devant la fenêtre. La pharmacie n'est pas une moins grande distraction. J'allais quelquefois en visite chez la femme du colonel... Aussitôt qu'elle entendait le timbre de la porte d'entrée, chez le pharmacien, elle tournait la tête pour reconnaître le client. Quand elle a quitté sa maison pour aller vivre chez ses enfants, à la mort de son mari, elle m'a dit: «Ce que je regrette le plus, ma chère amie, ce n'est pas encore la poste... c'est la pharmacie. Grâce à elle, jamais une journée ne m'a semblé vide. Ce sont des devinettes du matin au soir... car le malade est une chose, et la maladie en est une autre...» Palmyre s'était laissé tenter. Au printemps, les Boussuge avaient emménagé dans la maison du colonel décédé. Elle était à l'alignement de la rue, mais, par derrière, s'étendait un beau jardin, moitié d'agrément, moitié potager. Une allée de tilleuls magnifiques en ombrageait le fond, d'où le nom du logis: _Les Tilleuls_. Les six premiers mois, jusqu'à l'automne, furent consacrés par les Boussuge à leur installation. Les Chévremont la leur facilitèrent cordialement. Cependant, vers la fin de l'été, Édouard Boussuge donna quelques signes de désoeuvrement, presque d'ennui. Et ce fut alors que le docteur Chazey lui fit faire la connaissance de l'inspecteur des forêts, M. Bourdillon, que tout le monde tenait en haute estime. C'était un petit homme simple, doux et secret, toujours un peu, non pas dans les nuages, comme on dit, mais dans la forêt. Les arbres prolongeaient indéfiniment une famille réduite pour lui sans cela, à une mère âgée, impotente et despotique devant laquelle il demeurait, dans son âge mûr, petit garçon. Elle gouvernait sans bouger plus qu'un arbre, sauf quand elle suivait son fils dans ses déplacements; autrement, elle avait des vieilles souches la circonférence et les racines. Rivée à son fauteuil, elle faisait marcher à sa place, au doigt et à l'oeil, son fils et la servante de l'Assistance publique qui les servait. M. Bourdillon jouissait d'une grande réputation de sagesse que lui avaient acquise son existence retirée et son urbanité. Le docteur Chazey aimait à causer avec lui, au hasard des rencontres. Il lui disait: --Vous savez, Bourdillon, que les protestants empruntent à la Bible des versets dont ils garnissent les murs, pour leur édification constante. Vous devriez vous composer une décoration analogue avec tout ce qu'ont inspiré les arbres aux penseurs et aux écrivains célèbres. Il y a dans les _Paroles d'un croyant_, notamment, une bien belle méditation que j'ai apprise par coeur, dans ma jeunesse, comme un poème. La voici: «Je viens de revoir le lieu où je souhaite qu'on dépose mes os. Un rocher, un chêne qui croît dedans, c'est là tout. Pauvre chêne, tu seras mon dernier et mon plus fidèle ami. Lorsque tous auront dit: «Je ne le connais point!» toi, tu me connaîtras encore et tu me protégeras de ton ombre. Puis, viendra un jour où tu plieras aussi sous le temps, ou sous la cognée. Alors, je tressaillerai une dernière fois sous la terre.» --C'est admirable! --N'est-ce pas, Bourdillon? On croirait y être. --Et le voeu de Lamennais a été exaucé? --Non. À la fin de sa vie, il s'est ravisé. Il a demandé que son corps fût porté à la fosse commune, au milieu des pauvres. Tout est contradiction dans la nature humaine, Bourdillon! Aussi bien, Lamennais ne se contentait pas de célébrer les arbres: il en plantait. --J'aime mieux cela. --Moi aussi. Il en plantait par milliers et se désolait de les voir jaunir, se dépouiller et mourir. «Ma distraction, disait-il encore, est de semer et de planter des arbres. D'autres en jouiront; mais je les verrai croître à mesure que je m'en irai, et La Chênaie, dans un demi-siècle, sera un lieu fort joli.» --La Fontaine a mis cela en vers: Mes arrière-neveux me devront cet ombrage, observait l'inspecteur des forêts, pour n'être point en reste de citation. En réalité, les arbres que Lamennais a plantés n'ont pas atteint le siècle. C'est dire qu'ils ne sont pas morts de vieillesse. On les a abattus. Il arrive toujours une heure où les arbres masquent la vue--ou la ruine. Alors on fait de l'argent avec--ou du feu. Le docteur Chazey présenta donc Boussuge à M. Bourdillon. Quand celui-là, dans la conversation, manifesta l'intention de s'intéresser particulièrement à quelque chose, le forestier sourit en dedans et n'eut pas une minute l'idée de proposer les arbres aux aspirations de l'oisif. C'était trop pour lui. Il faut la vocation. Les arbres ne se laissent pas aimer comme cela par le premier venu. Ils sont renfermés. Ils exigent des gages. Bourdillon abaissa son regard et dit: --Il y a les fourmis sur lesquelles on a déjà écrit de bons ouvrages d'entraînement. --Oui, répondit Boussuge, mais l'entomologie n'est pas un goût, c'est une passion, et je ne l'ai pas. --Alors, écartons les abeilles. --Après Maeterlinck, en effet... --Il ne s'agit pas de les étudier, ni de broder sur un canevas... L'apiculture, à laquelle vous auriez pu songer, assimile la ruche à une coopérative de production. --Merci. Je préférerais une occupation d'esprit qui fût comme un régime à suivre partout, chez moi, dehors, en voyage... --Il y aurait bien, en ce cas, les fougères... ou les champignons... L'inspecteur des forêts, en disant cela, avec une petite moue sous sa moustache grise, avait l'air d'un riche, muni de billon, pour ses charités. --Oui, les champignons, reprit-il. Il n'en manque pas ici... On les récolte, on les identifie en rentrant, on compare entre elles les espèces qui ne sont pas les mêmes dans toutes les régions; on fait des communications à la Société de Mycologie...; on consulte les spécialistes qui font autorité en la matière... C'est une distraction fort agréable à la campagne. Boussuge, cependant, rêvait tout haut: «Les champignons... C'est vrai, je n'y avais pas pensé, je ne les aime pas. J'aurais ceci de commun avec les bibliophiles qui ne lisent pas les volumes qu'ils collectionnent.» --Vous me donnez une bonne idée, reprit-il en s'adressant à M. Bourdillon. C'est mieux porté que les papillons, les timbres-postes, les vieux silex, etc... L'inspecteur eut un geste vague qui signifiait: «Oh! l'un ou l'autre...» --Vous êtes un peu sur votre terrain, insinua Boussuge, en quête déjà d'un initiateur. --Oh! fit M. Bourdillon, c'est tout au plus si je discerne les champignons comestibles d'avec ceux qui ne le sont pas; mais l'instituteur, M. Faverol, guidera bien volontiers, j'en suis sûr, vos premiers pas. Vous serez à bonne école, c'est le mot, car il passe pour un connaisseur. Boussuge le vit et lui demanda les premières leçons sur place, en forêt. Il apprit à vérifier les échantillons qu'il rapportait et à les classer, il se procura, pour commencer, des Atlas élémentaires et la Flore des champignons indispensable pour déterminer facilement les espèces de France, au moins. Il tapissa les murs de son cabinet de travail, au rez-de-chaussée, de belles cartes qu'il fit venir de Paris et auxquelles il donna pour soeur, par inclination, une mappemonde; mais tout cela laissait encore, dans son emploi du temps, quelques vides. Il les remplit le jour où il prit la résolution de se remettre au latin, afin de comprendre et de parler le langage congruent aux sciences naturelles. Il était dans l'engrenage. Il projeta, pour compléter plus tard son apprentissage, le Tour de France du mycologue, l'exploration de nos grandes forêts, comme celles de Fontainebleau, de Compiègne, de Rambouillet et d'Orléans; puis des voyages dans les Landes, le Jura, les Ardennes, la Côte-d'Or, la Gironde, le Dauphiné, le Var... où se rencontrent des variétés que l'on n'observe que là. En attendant, il commanda au menuisier des casiers et les garnit de cartons non pas verts, mais rouges, afin de rappeler le ministère, sans affectation. Il avait, à la fin de sa carrière, amassé des fournitures de bureau, de quoi subvenir aux besoins d'un fonctionnaire pendant toute sa vie; il fut heureux d'en trouver l'écoulement. Il ne lui manquait, somme toute, qu'un garçon à sonner de temps en temps. Il arriva plus d'une fois à Boussuge, distrait, d'étendre la main vers un timbre électrique imaginaire, le moment venu d'allumer la lampe ou d'entretenir le feu. Il écrivit à quelques libraires de lui envoyer leurs catalogues et il prit plaisir à les feuilleter comme dessert, après des lectures plus substantielles. Il s'abonna à la _Revue des Deux Mondes_ et au _Mercure de France_, à l'une par tradition, à l'autre en souvenir de sa jeunesse. Enfin, il croyait bien avoir organisé sa vie nouvelle de façon à la rendre aisément supportable. Il comptait sans ses hôtes. III BROUILLÉS DEPUIS JEANNE D'ARC Octave Chévremont se destinait à la carrière de son père, s'y préparait depuis trois ans, à l'école d'Alfort, quand la guerre avait éclaté. Justin Boussuge, lui, terminait son service militaire, après quoi il se proposait de subir le concours d'admission à la Banque de France. Les deux jeunes gens ne se rencontraient que par hasard et assez rarement à Bourg-en-Thimerais; mais ils ne manquaient pas, alors, de traduire en ridicule une querelle obscure et futile dont ils ne voulaient même pas entre eux approfondir les motifs d'ordre politique et électoral. Le fils Chévremont, un petit brun gai et nerveux, disait à son camarade: --Au fond, tu sais, ton père et le mien sont aussi désolés que ta mère et que la mienne d'être brouillés depuis trois ans. Mais tu ne connais pas comme moi l'esprit de la petite ville. Cent bouches invisibles soufflent le froid sur leurs velléités de réconciliation... quand ils en manifestent. La province suscite et entretient les animosités, parce que la médisance est plus féconde que la mansuétude. Les seules personnes capables de fournir un inépuisable sujet de conversation sont celles qui vivent en état de guerre. Rien ne réclame plus de soins constants qu'une plaie à envenimer. La galerie n'a point d'autre rôle: elle arrache plus de pansements qu'elle n'en fait. Une petite ville à laquelle les passe-temps sont mesurés doit vivre davantage sur les ressources tirées de son fonds. Les deux mille habitants de Bourg ont bien plus d'occasions de ne pas s'aimer entre eux que les dix mille âmes de la sous-préfecture. --C'est un peu paradoxal, répondait le fils Boussuge, blond, mince et plus pondéré qu'Octave Chévremont. Tout s'arrangera, j'en suis persuadé comme toi. La seule chose fâcheuse, c'est que deux familles longtemps liées d'amitié à distance, ne réussissent pas à s'entendre autour d'un clocher. --C'est à croire, dit le petit Chévremont, que les clochers sont des traits d'union relevés--comme les ponts-levis. --Papa n'avait jamais fait de politique avant de venir ici, reprit Justin Boussuge. Je crois même qu'il ne remplissait pas exactement ses devoirs de citoyen. Il a fallu, pour le perdre, que ton père l'initiât aux jeux du suffrage universel. Résultats: ils ne peuvent plus se voir en face, et nos pauvres mamans doivent suivre le mouvement par solidarité conjugale. Est-ce bête? --Oui, c'est bête, répliquait le fils Chévremont; mais la politique, dans nos petites villes, est encore une façon de tuer le temps en s'embêtant les uns les autres. Songe au peu de distractions qu'il y a, pour les hommes en dehors du café et de la politique, pour les femmes en dehors de la messe et des cancans! Il eût été trop beau, voyons, que ton père et le mien fussent du même parti. Une pareille harmonie eût frisé le scandale. Aussi l'opinion publique a-t-elle mis la discorde entre eux afin de s'en amuser, et nos chers parents ont eu la faiblesse de donner dans le panneau. Ils en reviendront, espérons-le. Et Justin Boussuge avait conclu, en montrant le clocher: --Ils en reviendraient plus vite tout de même, si l'on avait jamais vu la politique abaisser ce pont-levis. C'était vrai: une amitié de vingt ans et plus barbotait dans la mare électorale et risquait de s'y envaser. En arrivant à Bourg, en 1910, Édouard Boussuge y avait trouvé, avec indifférence, la population divisée en deux camps de force égaie: celui des réactionnaires ou _ratis_ (ratichons) et celui des républicains modérés ou _radis_ (radicaux). Le premier était représenté par le maire, le docteur Chazey, et la moitié du Conseil municipal. Les _radis_ avaient à leur tête Évariste Chévremont, enfant du pays, et vétérinaire. La lutte entre ces deux influences durait depuis dix ans, avec des hauts et des bas à chaque renouvellement de mandat. Tantôt les _ratis_ l'emportaient, et tantôt les _radis_. L'avantage était, pour le moment, à la fraction modérée du Conseil. Le docteur Chazey appuyait son autorité sur une compétence administrative reconnue et sur l'invariable bonne humeur qu'il opposait à la violence et au dépit de ses adversaires. Il les usait par la douceur. Il tenait sous son talon de feutre Chévremont écumant. Celui-ci, un géant roux et congestionné, avec de longues moustaches tombantes, à la gauloise, et des yeux bleus en boules, qui s'injectaient dans les discussions orageuses, ressemblait aux portraits que l'on a de Gustave Flaubert. Boussuge en avait fait, le premier, la remarque, et la consacrait en appelant quelquefois Chévremont vieux Flau. Le vieux Flau, d'une nature débonnaire, ne se possédait plus devant le sourire mesuré, pas même dédaigneux, dont le maire accompagnait, aux séances du Conseil, une riposte spirituelle ou un exposé irréfutable. On saute à la gorge de l'insolent qui vous provoque; on se met dans son tort en n'ayant point égard à la courtoisie d'un contradicteur. Et Chévremont y était souvent, dans son tort, et il n'aimait pas à s'entendre dire par les collègues de son bord eux-mêmes, à l'issue d'une réunion orageuse, qu'il avait peut-être été un peu loin...; car rien ne lui faisait sentir davantage l'infériorité de sa méthode de combat. --Il est pareil au Clairon de Déroulède: la tête emportée, il sonne encore la charge! disait plus tard Boussuge. Le vétérinaire avait pour lui les bilieux: le pharmacien Labaume, un capitaine de gendarmerie en retraite, un gros éleveur, un ancien officier, un marchand de vins en gros, deux cultivateurs et un entrepreneur de maçonnerie. À droite siégeaient: le docteur Chazey, le notaire, M. Le Menou, deux propriétaires de fabrique, un marchand de bois, un fermier, et deux rentiers que Chévremont appelait dentiers, en jouant sur le mot. --Nous ne serons jamais d'accord, le vétérinaire et moi, disait le docteur Chazey de son côté: nous n'avons pas à satisfaire la même clientèle. Un des plaisirs de Boussuge, lorsqu'il venait chaque année, au mois d'août, voir son ami Chévremont, était de lui faire raconter ses démêlés avec le maire. --Toujours irréconciliables, vous deux? --Toujours. Et Chévremont de ressasser ses griefs, qui étaient ceux de la République vis-à-vis d'enfants ingrats. --La République n'est plus une gamine. Son âge et son oeuvre méritent le respect. Avez-vous jamais eu à vous plaindre d'elle, vous qui la servez depuis vingt ans? Fonctionnaire, Boussuge était plutôt comme ses pareils, mécontent du régime dont il subsistait; mais il n'en laissait rien paraître. --C'est grâce à elle que le peuple a enfin l'instruction gratuite, obligatoire... --Et laïque. --Et laïque, parfaitement! C'est là, je sais bien, ce que ne digèrent pas les _ratis_...; mais la Séparation, croyez-vous qu'ils n'en retourneraient pas les inconvénients contre nous, s'ils avaient le pouvoir? L'exemple de l'intransigeance nous est venu d'eux. Qui sème le vent récolte la tempête. --Oui, vieux Flau. La persécution de la moitié du genre humain par l'autre moitié est la loi qui gouverne le monde, et voilà peut-être la seule et unique vérité à faire passer par un _gueuloir_. Chévremont reprenait de plus belle: --Patience! Notre tour viendra. Le déplacement d'une ou deux voix nous donnera la majorité aux prochaines élections, et l'on verra le maire et sa séquelle baisser pavillon, c'est moi qui vous le dis. Vous avez tort de ne pas prendre ces choses-là au sérieux. --Je ne les prends pas au sérieux, disait Boussuge, mais je m'explique votre exaltation. Vous allez au café et vous n'y jouez pas: il faut bien que vous y fassiez quelque chose. Vous y faites de la politique. --Chazey, qui ne va pas au café, n'est pas moins ardent que moi à défendre et à propager ses doctrines. --Il a peut-être aussi le sentiment de son utilité dans la triture des affaires municipales. --Allons donc! Les intérêts de la ville ne seraient pas compromis s'il cédait la place qu'il occupe depuis trop longtemps. --Vous êtes las de l'appeler le Juste. --On est surtout las de l'appeler Goupillon. Un goupillon qui n'a d'eau bénite que pour ses paroissiens. --Mais puisque vous n'en voulez pas... * * * * * Quand Édouard Boussuge vint s'installer à Bourg, Chévremont vit en lui tout de suite une recrue à mûrir, et il s'y employa diligemment. Il introduisit son ami dans le petit cercle qui avait pour lieu de réunion le _Café du Progrès_, en face du _Café de l'Univers_, fréquenté par l'ennemi. Boussuge n'était pas combatif et désirait la tranquillité. On le savait; aussi ne l'entreprit-on pas immédiatement. On affectait même de le tenir en dehors des chicanes avec la mairie. Il y avait eu affaire à plusieurs reprises et chaque fois il avait trouvé auprès du docteur Chazey l'accueil le plus obligeant. --Parbleu! Ce n'est point à un vieux singe comme celui-là qu'on apprend à faire des grimaces, avait dit Évariste Chévremont, qui redoubla de précautions afin de ne rien brusquer. Lui, si peu diplomate, on ne le reconnaissait pas. Il n'avait mis personne dans le secret de ses projets; il les dévoila seulement au bout de dix-huit mois, peu de temps avant les élections municipales de 1912. --Écoutez, Édouard, dit-il alors, je vais vous parler franchement. Une place est vacante au Conseil, par suite du décès de Bonnard, le grainetier. Cette place vous est réservée. Il ne tient qu'à vous de la prendre. Vous avez l'estime de tout le monde ici, et les sympathies de mes amis du _Progrès_, en particulier. Ils sont tout disposés à faire campagne pour vous, sans conditions. Ancien fonctionnaire de la République, vous êtes, cela va sans dire, attaché aux institutions qu'elle s'est données. Nous ne vous demandons et nul ne vous demandera rien de plus. La ville a besoin d'administrateurs éclairés. C'est presque un devoir qui vous incombe. Nous ne ferons pas appel en vain à votre dévouement. Boussuge, touché de la démarche, avait néanmoins différé sa réponse. Il ne se décida à laisser poser sa candidature que devant l'insistance des habitués du _Progrès_ qui avaient mis une sourdine à leurs opinions, pour l'amadouer. Il se fit un scrupule, en outre, d'avertir le docteur Chazey de ses intentions et lui rendit visite. Il rapporta de leur entrevue les meilleures assurances. Avec sa bonne grâce accoutumée et son sourire narquois, le vieux médecin, évitant les personnalités, émit quelques considérations générales sur la valeur desquelles il ne s'abusait pas plus évidemment que sur le reste. --La carrière est ouverte à tous, dit-il. Quant à savoir s'il faut y entrer jeune ou vieux, c'est une autre question. La politique est, de tous les métiers, celui que l'on exerce pour l'apprendre, tandis qu'il faut, en général, apprendre les autres pour les exercer convenablement. Tout le monde n'est-ce pas? se juge apte à faire, sans études préalables, un conseiller municipal, un député, un sénateur... voire un ministre. L'attribution des portefeuilles est bien pour le prouver. Vous devez penser comme moi que mieux vaudrait--dans l'intérêt public--acquérir de bonne heure des connaissances indispensables, afin d'en faire profiter le plus vite possible le corps électoral. L'événement n'a pas toujours, en ce qui me concerne, vérifié ce calcul. La confiance que l'on accordait à mes balbutiements est souvent refusée à mon expérience. En politique, c'est quand les années d'apprentissage sont finies que l'on commence à être traité de vieille bête. --Bref, dit Boussuge, vous trouvez que je viens bien tard et sans préparation suffisante à la chose publique. --Mais pas du tout! répliqua le maire. Place aux hommes de bonne volonté! Place à l'homme qui se cherche dans les autres hommes! Plus il en verra, mieux il saura, à l'heure de sa mort, ce qu'il faut penser de l'espèce humaine. Jusque-là, il n'a pas le droit de la mépriser. C'est trop facile. Pour moi, sain de corps et d'esprit, l'enquête continue. Je voyais beaucoup de malades comme médecin. Allais-je, d'après eux seulement, me faire une opinion? À quelles erreurs me serais-je exposé! j'ai donc mis une autre corde à mon arc, et je n'en suis pas fâché. J'agite dans le même sac mes clients soi-disant malades et mes administrés soi-disant bien portants, et j'obtiens un mélange pas désagréable au goût, non, pas désagréable... --Enfin, vous êtes optimiste. --Sans en avoir l'air. Quand on me représente comme un sceptique désabusé, on a également tort. Rien ne m'a jamais découragé. J'ai en aversion les misanthropes. Ils tettent leur pouce et le trouvent amer... Ils n'avaient qu'à ne pas l'enduire d'aloès. Je ne suis point socialiste, mais je suis sociable. _Væ soli!_ Si je devais mourir d'ennui quelque part, ce serait dans une île déserte. J'y manquerais de phénomènes à observer, de types à définir, d'espèces à classer. J'ai mes champignons comme vous avez les vôtres: les bons, les indifférents, les malfaisants et les très dangereux. Leur fétidité ne m'aide pas toujours à les reconnaître. En tout cas, j'ai une supériorité sur mes adversaires: je ne les hais pas, ils m'amusent, ils ont leur fiche dans ma mémoire; leurs antécédents, ce sont mes souvenirs. --Et vous en avez beaucoup, reprit Boussuge. --Je crois bien! L'étendue d'un domaine n'en fait pas la richesse. Celui où Fabre, l'entomologiste, opérait n'était pas considérable. Le mien non plus. Ne disons pas de mal des microcosmes: ils nous épargnent l'ennui des voyages. --Vous n'aimez pas les voyages, monsieur le maire? --Voyager, c'est généralement sortir de chez soi, où l'on est bien, pour visiter des pays, des gens et des choses qui ne vous laisseront que des regrets: regret de les quitter, s'ils vous ont plu; regret de vous être dérangé inutilement, s'ils vous furent antipathiques. --On s'instruit tout de même, en voyageant. --Voyager en soi-même, quand on a une vie intérieure, est encore préférable à tout. J'ai aujourd'hui les mêmes curiosités qu'à vingt ans et les mêmes satisfactions. L'opposition me reproche un sourire habituel qui semble dire: «Continue, tu m'intéresses»; mais c'est justement pour cette raison-là que mes partisans m'aiment: je les écoute. La vérité, c'est qu'ils m'intéressent tous indistinctement. Je les classe, déclasse et reclasse... car il m'arrive de me tromper. Il m'est doux de me coucher, chaque soir, en me disant: «Tiens!... un que je n'avais pas!...» enfin ce qu'on dit d'un papillon, d'un timbre ou d'un cryptogame. Mais c'est encore l'homme, voyez-vous, qui offre les variétés les plus nombreuses et les plus captivantes. Et le docteur Chazey ayant reconduit son visiteur jusqu'à la grille, prit congé de lui sur ces mots: --Je serai charmé, monsieur, de l'occasion qui me procurera le plaisir de travailler avec vous, et j'ai bien l'honneur de vous saluer. Édouard Boussuge, de son côté, se promettait, s'il était élu, contentement et profit des rapports plus fréquents qu'il aurait nécessairement avec un maire de cette trempe. --C'est un homme d'autrefois, dit-il à sa femme en rentrant. Car deux générations suffisent maintenant pour imprimer aux moeurs et aux hommes le caractère démodé qu'ils ne recevaient auparavant que d'un siècle écoulé. --Ce que je ne comprends pas, observait Palmyre, c'est que le docteur Chazey, tel que tu me le représentes, étant veuf, ne se soit pas remarié et vive seul, dans sa vaste maison, avec un ménage composé de sa cuisinière et de son cocher. --Contradiction humaine! Boussuge n'avait pas caché à Chévremont non plus l'excellente impression produite sur lui par sa visite au maire. --Il vous a parlé de ses fiches, naturellement, dit le vétérinaire goguenard. --Oui. Mais j'ai pris le mot au figuré... Des fiches comme celle-là, sa mémoire n'est pas la seule à en établir. --Malheureusement il ne s'en tient pas là et nous avons bel et bien les nôtres, vous et moi, dans ses tiroirs. --Je ne doute pas qu'il n'en possède, touchant ses malades. --Et ses administrés aussi. C'est un vieux renard. Le docteur, en tout cas, n'avait pas combattu la candidature d'Édouard Boussuge qui passa au premier tour, aux élections municipales de 1912, sur la liste de ses adversaires, Chévremont en tête. Le maire, de son côté, fut réélu et les deux partis s'équilibrèrent en définitive comme précédemment jusqu'à la fête de Jeanne d'Arc que le curé de Bourg-en-Forêt voulut célébrer par une procession autour de l'église. Le Conseil, sur la question, fut nettement partagé. Le maire et son groupe étaient d'avis de ne pas s'opposer à la cérémonie; mais le Comité radical-socialiste, à l'instigation de Chévremont, manifesta une opinion contraire. Le nouveau dans la classe balançait. --J'espère bien que vous n'allez pas nous lâcher sur un principe de cette importance, dit Chévremont. --C'est que, personnellement, je ne lui en accorde pas beaucoup, répondit Boussuge. Et puis Palmyre va à l'église, et cet acte d'hostilité contre l'abbé Grossoeuvre... --Votre femme fait ce qu'elle veut, et la mienne aussi, reprit rondement le vétérinaire. Boussuge répliqua sans se fâcher: --C'est que je ne suis pas d'humeur à imiter celui de nos collègues libre-penseur qui a marié sa fille à l'église parce que c'était la condition _sine qua non_ d'une union avantageuse. Rouge au dehors, blanc au dedans... c'est presque la jolie définition de la fraise par Pierre Dupont: Rouge au dehors, blanche au dedans Comme les lèvres sur les dents... --Oui, elle s'applique assez à certains radicaux de ma connaissance, fit en riant Chévremont. La question n'est pas là... Pensez ce que vous voudrez... mais marchez avec nous, car les conséquences de votre défection seraient graves. --Vous les exagérez, dit Boussuge. Je n'ai rien d'un sectaire, vous le savez bien. Je désire une seule chose: n'embêter personne. --On ne vous demande pas d'être sectaire: on vous demande de voter avec nous, voilà tout. --C'est la même chose. J'aimerais bien que notre liberté de penser fût égale. Le Conseil municipal s'étant réuni pour délibérer, Chévremont y prit la parole et s'emballa tout de suite. Il dénonça un retour offensif du cléricalisme et jugea le moment venu de soutenir le choc. --C'est pour la démocratie de Bourg une question de vie ou de mort, s'écria-t-il. Jouons cartes sur table. Sous prétexte d'honorer Jeanne d'Arc, il s'agit tout bonnement d'asseoir sur de solides bases... disons le mot: d'affermir le Patronage Jeanne d'Arc, oeuvre notoirement réactionnaire et cléricale, qui sape et met en péril l'enseignement laïque, une des plus belles conquêtes du régime... la plus belle! Si nous cédons, l'école libre relèvera la tête et sera encouragée à persévérer dans ses empiétements. Il ne le faut pas. Nous n'avons jamais eu une occasion pareille de nous compter. Tous ceux qui ne seront pas avec nous seront contre nous et traités comme tels, si pénible que nous soit cette cruelle nécessité. Tout le monde comprit l'allusion et pensa à Boussuge, que son ami rappelait un peu durement à la discipline du parti. Simple effet oratoire, d'ailleurs: tout s'arrangerait, à l'issue de la séance, au café du Progrès. Le maire avait écouté Chévremont avec sa sérénité imperturbable. Il affecta, pour lui répondre, de baisser le ton d'autant que l'avait élevé son contradicteur, afin de ramener la harangue à une conversation, les coudes sur la table. --Je ne crois pas, dit-il en jouant avec son lorgnon, que l'ordre public sera menacé et que les institutions républicaines seront compromises, parce que le curé fera le tour de l'église en chantant un cantique. Le culte de Jeanne d'Arc n'appartient pas, que je sache, à un Patronage, et pas davantage à l'Église. Il est national d'abord. Jeanne d'Arc est toute à tous, à vous, libres-penseurs, comme à moi qui ne le suis pas. Si la fanfare municipale exprimait le désir de se faire entendre le même jour et ailleurs, en faveur de l'héroïne, ai-je besoin de dire que je n'y verrais aucun inconvénient? Ma tolérance à moi, qui est infinie, va jusqu'à vous permettre, mon cher Chévremont, de rendre hommage à une victime du clergé, brûlée vive à son instigation; tandis que nous nous contenterons, si vous le voulez bien, de glorifier la libératrice de la France envahie. Elle entendait des voix, c'est convenu...; mais nous entendons tous des voix. Dieu merci! Nous ne suivons pas les conseils qu'elles nous donnent, et l'exemple de Jeanne d'Arc démontre que nous avons souvent tort. Libre à vous donc de considérer la manifestation de l'abbé Grossoeuvre comme un sacrifice expiatoire. Ce n'est point la première fois qu'un excès de zèle mettrait dans une commémoration tout ce qu'elle ne comporte pas. Contre la commémoration en soi, personne ne proteste? Laissons donc chacun la solenniser à sa guise, et l'Église bénir en blanc ce que vous peindrez en rouge: il y a place pour le bleu à côté. L'essentiel, mes amis, est de priver le moins possible le commerce local, dont les intérêts nous doivent être présents, de ne pas le priver, dis-je, d'un petit mouvement qui se traduit toujours par quelque dépense. Le trait de la fin était habile: il porta sur les commerçants qui siégeaient au Conseil. Chévremont ne put que répéter, en frappant du plat de sa main sur la table: --Trêve de discussions! Nous sommes éclairés. Votons. Ceux qui ne voteront pas avec nous ou qui s'abstiendront... seront nos adversaires. --Mais non, observa tranquillement Boussuge. La question est mal posée. On peut très bien différer d'opinion sur un point, sans pour cela se manger le nez. Le vétérinaire prit la mouche et dit, avec une emphase un peu dérisoire: --Que celui à qui j'ai mangé le nez se fasse connaître! On l'apaisa. Et la majorité du Conseil s'étant rangée de l'avis du maire: --La cause est entendue, trancha celui-ci. Chévremont, se levant alors, était sorti, après avoir signifié à Boussuge en ces termes la rupture de leurs relations: --Le jour où la procession de la Fête-Dieu sera rétablie, ce qui ne peut tarder, j'espère bien voir ces messieurs la suivre, un cierge à la main. La réconciliation escomptée ne se produisit pas. Boussuge, dont la défection avait été sévèrement jugée au Café du Progrès, n'y retourna point, et, le lendemain de la procession, Chévremont donna sa démission de conseiller municipal, afin de n'être pas exposé, dit-il, à rencontrer le renégat. Celui-ci, d'ailleurs, passa bientôt ouvertement à l'ennemi en changeant de café. Enfin, Agathe Chévremont et Palmyre Boussuge, sans avoir eu aucune explication, firent cause commune avec leurs maris. Les deux amies d'enfance s'évitèrent pendant quelque temps et puis finirent par s'étranger complètement l'une à l'autre. Le bon docteur Chazey en consolait Boussuge sincèrement contristé. --On n'a rien vu de pareil depuis l'Affaire! Passe encore d'être brouillés par Dreyfus... mais pour Jeanne d'Arc! Voyez-vous cette sainte... avec son air nitouche! Mais il n'est pas possible que deux vieux amis restent à jamais séparés à cause d'elle. Voulez-vous un bon conseil? Silence! Silence absolu. On n'est jamais fâché avec un ami pour ce qu'il vous a dit ou pour ce qu'on lui a dit... mais pour tout ce qui vient infecter ces petites blessures. Pratiquez, en cela aussi, l'antisepsie, vous vous en trouverez bien. --Comme vous avez raison, docteur! Facile à dire! Le colportage verbal, toujours diligent, attribua aux deux antagonistes des propos qu'ils n'avaient pas tenus, pour les inciter à y répondre effectivement Ils ne manquèrent pas de le faire. Boussuge ayant fait repeindre les contrevents de sa maison, Chévremont en remarqua pour la première fois la couleur et dit: --C'est la couleur de Marie. Édouard devait nécessairement habiter une maison vouée au bleu... au bleu céleste de Saint-Sulpice! Boussuge ne fut pas en reste de politesse: --Je suis voué au bleu, c'est vrai, répondit-il, comme Évariste est voué par sa ressemblance avec Flaubert, à représenter Homais au Conseil municipal. Pharmacien, vétérinaire, radical, c'est tout un. Au début de leurs relations, Boussuge avait fait cadeau à Chévremont du portrait de Flaubert par Liphart, et le vétérinaire l'avait accroché, bien encadré, dans son cabinet de consultations. Il avait lu ensuite, avec intérêt, _Madame Bovary_, et il regardait parfois son sosie avec une certaine complaisance. Mais la _Tentation de Saint Antoine_ lui étant tombée ensuite entre les mains, il n'alla pas jusqu'au bout. --C'est crevant, dit-il. À partir de ce moment, il cessa de s'intéresser au portrait de Flaubert. Peu de temps après sa brouille avec Boussuge, un matin, il donna l'ordre d'enlever le cadre et de le mettre au grenier, enfin où l'on voudrait, pourvu qu'il en fût débarrassé. Mais il avait sur le coeur son assimilation à Homais. Il affectait d'en rire. --C'est plutôt flatteur pour moi, car je ne me considère pas du tout comme rétrogradé par rapport à Flaubert, au contraire; Homais est bien plus intelligent que lui. Et il disait encore: --Édouard a toujours montré des dispositions pour les Belles-Lettres. Je ne m'étonne donc pas qu'il ait haut, à être regardé de haut en bas. Le chien rendait encore son approche dangereuse... C'était Sainte-Hélène à n'en plus finir. Boussuge, secrètement peut-être pour être désagréable à son ancien ami prit en pitié le déchu et lui offrit l'hospitalité dans son jardin, tant que dureraient les travaux. Elle s'y trouvait quand la guerre éclata. --Boussuge veille au salut de l'Empire et du Sacré-Coeur, disait Chévremont. IV LA PREMIÈRE JOURNÉE Le lendemain de l'arrivée des réfugiés, au saut du lit, Chévremont et sa femme examinèrent la situation. --Je n'ai pas voulu te réveiller cette nuit pour te communiquer mes impressions, dit le vétérinaire, je ne te cacherai pas, maintenant, que je te trouve un peu imprudente d'avoir pris cette petite... sur le tas, quoi! sans t'apercevoir de son infirmité. C'était aussi l'opinion d'Agathe, qui regrettait déjà son inattention; mais il n'eût pas fallu que son mari revînt là-dessus. En insistant, il réveillait chez elle l'esprit de contradiction qui se trahit aussitôt. --Tu aurais mieux fait à ma place, je n'en disconviens pas. Il s'excusa: --Je n'en sais rien... Je ne t'adresse pas de reproche. C'est tout de même ennuyeux. --C'est grave ce qu'elle a... ce pied bot? -Oui et non. Ça s'opère. C'est affaire aux parents. Nous ne la connaissons pas... et voilà surtout l'inconvénient de ces choix hasardeux. L'enfant n'est pas responsable des tares héréditaires qu'il apporte, c'est entendu; il ne les apporte pas moins. --C'est désagréable, reprit Agathe. Cette petite est gentille et n'a pas l'air malade. --Non... mais tu avoueras que nous ne recueillons pas un réfugié pour lui donner des soins... je veux dire les soins du chirurgien. Et s'il y a un traitement à suivre... --Tu n'as pas l'intention, à présent qu'elle est ici, de la renvoyer, fit Mme Chévremont. Il protesta faiblement. --Oh! c'est seulement un échange que j'envisageais. Tous les réfugiés débarqués ne doivent pas être placés définitivement. --Non; mais je te prie de croire que le Patronage Jeanne-d'Arc aurait vite fait d'accaparer cette petite infirme pour nous donner l'exemple des perfections morales. --Ça... c'est possible, déclara Évariste averti du danger. Agathe redoubla: --Vis-à-vis de tout le monde, voyons, de quoi aurions-nous l'air? Je ne parle pas de la cruauté qu'il y aurait maintenant de notre part à repousser cette enfant après l'avoir réclamée. Et puis, sous quel prétexte? En as-tu un? Moi, je n'en imagine pas. Elle n'est ici, somme toute, que pour peu de temps. Cette guerre finira bientôt. En attendant, je te répète qu'il ne saurait être question de mettre cette petite dehors, tandis que ton ami Boussuge se fera gloire de son gamin...; car il va s'en faire gloire, tu n'en doutes pas. Elle avait touché le point sensible, quitte à travestir spontanément un mouvement du coeur, pour mieux le communiquer. C'était une petite femme ronde, fraîche et potelée, pleine de désordre et de vivacité. Elle contrastait par là avec son amie Palmyre, imposante personne un peu sèche et dont la ressemblance, de profil, avec le cheval, au jeu d'échecs, ajoutait ostensiblement à l'autorité qui lui venait de son caractère. Ce qui était fossettes chez Agathe était salières chez Palmyre. Celle-ci se préoccupait avant tout de bien tenir sa maison, tandis que le ménage du vétérinaire était sans direction. Agathe laissait traîner tout ce que l'autre rangeait...; mais il n'y a pas qu'une façon _d'aimer son intérieur_... Mme Chévremont rachetait sa négligence domestique par une grande générosité et peut-être était-ce parce que les convives s'attardaient à sa table ouverte qu'elle n'avait pas le temps de faire faire le ménage. Elle avait beaucoup d'influence sur son mari et passait pour le retourner comme un gant... ce qui paraissait difficile et drôle lorsqu'on la voyait si petite, à côté de ce tambour-major. C'est le système des compensations que la nature pratique le plus communément. Les Chévremont étaient, au fond, de braves gens pris à l'un de ces pièges que la vie tend aux bonnes actions comme aux vilaines. La première idée d'Évariste en apprenant que la ville allait recevoir des réfugiés avait été d'en réclamer un, par charité sans doute, mais aussi pour donner une leçon aux Boussuge qui s'abstiendraient, selon toute apparence, de même que le maire. Chévremont se réjouissait de prendre cet avantage sur eux. Toute chose qui part d'un bon naturel n'arrive pas toujours à son but sans avoir fait des crochets en route. Et voilà que l'événement contrariait ces prévisions... Les Boussuge, non sans dessein préconçu, offraient l'hospitalité, eux aussi, à un petit réfugié. Ils paraient le coup. Les anciens amis étaient à deux de jeu. La rivalité avait beau n'être pas étrangère à leur bienfaisance, ils méritaient les mêmes félicitations. Partie nulle. Une autre commençait. Agathe avait été bien inspirée en s'inquiétant du Patronage et des Boussuge; ils allaient dicter sa conduite au vétérinaire, comme il leur avait probablement dicté la leur. L'hirondelle avait couché sous le toit, dans la chambre de Rose, petite bonne rouge de teint et rouge de cheveux, laquelle, avec l'inconscience de sa jeunesse et l'indifférence de sa condition, ne voyait qu'un amusement dans l'irruption des fugitifs. Agathe la fit venir et lui demanda: --La petite est levée? --Oui, madame. --Elle a bien dormi? --Très bien. Mais elle manque de tout. Ce qu'il y avait dans son paquet et rien, c'est la même chose: des chiffons, une paire de chaussures percées, une vieille couverture de coton qui enveloppait sa poupée, et une miche de pain... à quoi elle n'a pas touché depuis son départ, vu qu'elle a été nourrie partout où elle passait. Dans ces conditions-là Madame doit penser si cette petite se trouve bien ici. --Elle s'habille toute seule? --Oui. Je n'ai pas eu besoin de l'aider. Son pied abîmé ne l'empêche pas de courir, je vous en prie. Une seule chose la tourmente... --Quelle chose? --«Croyez-vous qu'on me gardera?» qu'elle m'a dit. --Et qu'est-ce que tu lui as répondu? --J'ai répondu: «Bien sûr. Monsieur et Madame ne t'ont pas prise pour te laisser tomber.» Mais elle n'est tout de même qu'à moitié rassurée. --Pourquoi? --Elle ne l'avoue pas, mais avec son pied de travers, elle a peur de ne pas faire honneur à Madame, et que Madame ne change d'avis. --Tu es bête. Il fallait lui dire que les réfugiés nous font honneur du moment qu'ils sont malheureux et non pas parce qu'ils sont beaux. --C'est égal, ça flatte plus qu'ils soient beaux. --Fais-la descendre dans la salle à manger; elle déjeunera avec nous. La salle à manger était au rez-de-chaussée. Marie-Anne y fit son entrée cinq minutes après et vint, sans embarras, tendre son front à ses hôtes. --Regarde-moi, dit Agathe. Es-tu belle! Débarbouillée et peignée, la petite était pour le moins charmante dans sa pâleur que réchauffaient les grands yeux bleus humides et d'une eau admirable, vers lesquels Mme Chévremont s'était sentie attirée la veille. Au bout de deux modiques nattes, Rose avait noué, «pour faire coquet», des faveurs de boîtes de dragées: mais la robe élimée, les bas troués et les godasses à clous rappelaient toujours le village et la misère. --Tu la conduiras tantôt chez Sireux et tu lui achèteras tout ce qui lui manque, dit le vétérinaire à sa femme. --C'est bien ce que je pensais faire, répondit-elle; mais n'a-t-elle pas besoin, pour son pied droit, d'une chaussure spéciale? --Tu la commanderas au cordonnier sur le modèle de celle-ci. --Le crois-tu capable de?... -S'il ne l'est pas et s'il n'y a point d'orthopédiste à Chartres, je m'adresserai à Paris, voilà tout. Son parti était pris; mais la menace du Patronage ne l'avait pas plus décidé, à la vérité, qu'une de ces vagues de fond qui soulèvent les coeurs tendres. --Eh bien! Nanette, dit-il à Marie-Anne, vas-tu te plaire avec nous? L'enfant avait le nez dans son bol de lait, mais ses oreilles ne perdaient rien de ce qui se disait. Elle laissa éclater sa joie plus vivement encore dans ses yeux que dans son cri: «Oh! oui, monsieur!» --Alors, viens m'embrasser! Elle obéit. Chévremont, père d'un fils unique, regrettait souvent de n'avoir pas eu une petite fille à gâter. --Tu vas aller retrouver Rose, reprit-il; elle te montrera la maison et te mettra au courant de nos habitudes. Nanette sortit. Il l'avait suivie du regard. --Elle est mignonne, ajouta-t-il, et vraiment elle ne boite presque pas. --Oui, dit Agathe, elle paraît boiter dans la maison beaucoup moins que dehors. Dans l'après-midi elle emmena Nanette chez Sireux, le marchand de nouveautés de la Grande-Rue. Elle y rencontra Mme Boussuge qui venait, de son côté, habiller de neuf son petit réfugié. Les enfants se sourirent. Les deux anciennes amies à présent «en froid» eurent une seconde d'hésitation. Palmyre rompit la première un silence gênant. --Ta fillette est logée à la même enseigne que mon petit garçon, qui est dépourvu de tout. --Oh! de tout absolument! dit Agathe, il faut la rhabiller des pieds à la tête. On ne s'imagine pas un dénuement pareil. --En plein hiver. --Les pauvres gens! Ils sont partis avec ce qu'ils avaient sur le dos. Mme Boussuge baissa la voix: --Avaient-ils seulement autre chose à se mettre? L'invasion montre au grand jour bien des misères cachées. La glace entre elles fondait. Agathe et Palmyre tombèrent tacitement d'accord pour l'empêcher de se reformer. --Justin va bien? demanda Mme Chévremont. --Oui, il est dans l'Est, du côté de Verdun. Et toi, tu as de bonnes nouvelles d'Octave? dit, par réciprocité, Mme Boussuge. --Bonnes, oui, merci. Dans la région de l'Aisne où il se trouve en ce moment, le front est assez calme; mais la tranchée, la nuit, quand il pleut ou quand il gèle, n'est guère plus drôle pour les enfants élevés comme l'ont été les nôtres, n'est-ce pas? --Te rappelles-tu quand nous leur disions, pour leur faire manger le gras: «On ne vous demandera pas si vous l'aimez, quand vous serez soldat!» Ils le sont... Et elles s'occupèrent côte à côte de leurs emplettes. Nanette et Nanand cependant, après s'être souri, se parlaient à l'écart. --Tu es bien, toi? s'informa celui-ci. --Oh! oui, répondit-elle. Et chez toi, c'est beau? --C'est riche. Je couche dans une chambre de maître, la chambre du monsieur qui est soldat. Et toi? Nanette ne voulut pas, par amour-propre, avouer qu'elle partageait, au grenier, la chambre de la bonne. Elle mentit. --Moi aussi. --Il y a chez toi aussi un fils soldat? --Tiens, bien sûr! fit-elle, empressée à racheter, en disant la vérité, la moitié de son mensonge. Il reprit: --Tu vas, ce soir, à la messe de minuit? --Je ne sais pas. --Moi j'y vais, dit Nanand en se rengorgeant. --J'irai peut-être aussi. Et Nanette présuma sur-le-champ que c'était en vue de la messe qu'on venait pourvoir à son ajustement. Mme Chévremont l'appela pour prendre quelques mesures de vêtements et de linge et faire essayer à la fillette un béret. --Ma foi, pour l'hiver, c'est, en effet, plus pratique, déclara Mme Boussuge. Donnez-m'en un aussi pour mon petit. Les deux amies achetèrent encore, pour l'école, des tabliers noirs pareils. --Allons au plus pressé, disaient-elles; le reste viendra en son temps. Elles sortirent ensemble du magasin; les deux enfants marchaient devant elles, coiffés de leurs bérets neufs dont l'un des pompons était rouge et l'autre blanc. --Pas si vite! fit Mme Chévremont à Nanand: elle ne peut pas te suivre. Nanette se retourna. --Oh! que si! dit-elle. Quand nous jouons, il ne peut jamais m'attraper. Et elle entraîna son petit compagnon. --N'est-ce pas malheureux! fit Agathe. Il y a certainement de la faute des parents. Ils ont laissé s'aggraver une faute corrigible. --Tu sais quelque chose sur eux? interrogea Mme Boussuge. --Non. Comment veux-tu? Nous n'avons pas eu le temps hier soir. Si nous allions voir cette femme Louvois qui accompagnait aussi ton petit réfugié. On ferait d'une pierre deux coups. --Tu sais où la trouver? --Non, mais on va nous le dire. Une mère et trois enfants, c'est plus difficile à caser qu'un orphelin. Elles finirent, en prenant langue à droite et à gauche, par apprendre que le docteur Chazey avait recueilli la famille nombreuse dans une dépendance inhabitée depuis que le cocher et la cuisinière couchaient dans le principal corps de logis. --C'est bien, dit Palmyre. J'y vais. Viens-tu avec moi? --Non, dit Mme Chévremont, par égard pour son mari dont le maire était la bête noire. --Tu as tort, cela ne t'engage à rien, insista Mme Boussuge conciliante. --Non... je préfère... Rien ne t'empêche de la questionner sur les deux en même temps. Tu me communiqueras tes renseignements. --C'est entendu. Et elles se séparèrent à cent mètres de l'habitation du maire. * * * * * Mme Louvois était déjà installée au fond du jardin, dans deux pièces de plain-pied où les meubles indispensables, lits, table et chaises, armoire, fourneau avaient été rapportés. --Va jouer dans le jardin, dit Mme Boussuge à Nanand, afin de pouvoir causer plus librement. Mais elle tira de l'accompagnante peu de chose, soit que celle-ci se méfiât soit que son caractère ne fût pas expansif. Dans le grand manteau gris rapiécé qui lui tombait jusqu'aux chevilles, elle gardait son air pastoral et contrairement aux femmes de village, parlait peu. Si elle connaissait les parents de Fernand, les Servais? Oui. Des gens comme les autres... qui ne s'entendaient pas bien en ménage. Le père était parti, à la mobilisation, en laissant vingt francs à la mère «pour se retourner». Elle avait accouché le mois d'après. Elle n'aurait pas demandé mieux que de suivre les femmes du pays dans leur fuite...; mais elle était encore mal remise de ses couches... et puis, elle avait un petit champ, une bicoque et quelques meubles auxquels elle tenait et qu'elle craignait de ne plus retrouver en revenant. C'était à la dernière minute seulement et par inspiration, qu'elle avait décidé le départ du petit Fernand. «Il me serait utile sans doute, disait-elle; mais qui le nourrira si je ne peux pas travailler? Tandis qu'une mère allaitant son enfant, les Allemands eux-mêmes en auront pitié.» --Enfin, chacun est maître chez soi, conclut Mme Louvois. --M. Servais, depuis qu'il est parti, a donné de ses nouvelles, naturellement, demanda encore Mme Boussuge. --Non. Il ne sait pas écrire... --Il aurait pu charger un camarade... --Il ne l'a pas fait. --De sorte que l'on ne sait pas où il est... ce qu'il est devenu... s'il est mort ou vivant... --Non. Sur Marie-Anne, dont il fut question ensuite, Mme Louvois avait tout dit la veille à la dame qui l'avait emmenée. Une orpheline presque... «La mère est morte d'épuisement, il y a un an. C'est bien dommage: son père lui aurait moins manqué.» --Pourquoi? --Il boit... et quand il a bu, il ne se connaît plus. Autrement, pas méchant, une tête légère, voilà tout. Il écrit de temps en temps un mot, lui... On a son adresse. C'est égal, la petite était plus heureuse chez moi que chez elle. Je n'ai pas voulu la laisser derrière moi à cause des Allemands, vous comprenez... Gentille comme elle est... --Vous avez bien fait. Le pâtre enjuponné regarda dans l'espace, puis chercha des yeux, autour d'elle ses trois mioches, comme pour prendre sur eux une assurance. --Oui, je croîs que j'ai bien fait, répéta-t-elle. --Si vous avez des sentiments religieux, reprit Mme Boussuge, vous avez attiré sur votre petite famille toutes les bénédictions. --Je n'y ai pas pensé quoique j'en aie besoin, comme tout le monde, dit la réfugiée. --Votre mari à vous...? --Eh bien! quoi, mon mari... il a suivi les autres, continua la femme, d'une voix rauque. On avait une vie difficile, trois gosses à élever, avec le salaire d'un charron... À son retour... s'il revient... il ne trouvera rien de changé. --Il reviendra, fit Mme Boussuge, j'ai moi-même un fils qui est au front ajouta-t-elle, pour consoler l'autre d'y avoir son mari. Quelque chose, voyez-vous, doit fortifier notre espérance: tout ce que nous faisons pour les petits, je suis convaincue que Dieu nous en tiendra compte en nous rendant les grands. Elle appela le petit Fernand, qui jouait dans le jardin. Elle avait l'air de s'être coupé un bâton en traversant les bois, pour faire le chemin. V BIENFAISANCE ET MYCOLOGIE Une croyance n'exempte pas de superstition, au contraire. Les superstitions sont les plantes parasites du jardin religieux: on ne les arrache pas; on les laisse envahir les allées qu'elles n'embellissent point, mais on les regarde comme médicinales, et c'est ce qui les sauve. Mme Boussuge, bonne chrétienne, ne trouvait pas sans doute un soutien suffisant dans la prière, puisqu'elle avait introduit le petit Fernand chez elle ainsi qu'un talisman. L'idée de recueillir un jeune réfugié venait d'elle, et l'ex-fonctionnaire l'avait adoptée en pensant: «Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal non plus.» Il observait la même attitude vis-à-vis des pratiques auxquelles sa femme, après une longue interruption, retournait. Il comprenait que Palmyre, qui n'allait pas à la messe à Paris, y allât maintenant, conformant sa piété aux circonstances. Sa prière, sans objet déterminé avant la guerre, en avait un depuis que son fils était aux armées. La dévotion a ses opportunistes. Il ne faut déranger Dieu que lorsqu'on a quelque chose à lui demander. Édouard Boussuge eût rougi, quant à lui, de s'abriter derrière l'espèce de bouclier que représentait Nanand, aux yeux d'une mère; toutefois, intérieurement, il ne trouvait pas mauvais qu'elle mît sa confiance en cette sauvegarde. Mme Boussuge elle-même, aussi bien, n'avouait pas sa faiblesse; mais Zénaïde était son interprète et ne se radoucissait un peu qu'à cause de la vertu protectrice conférée à l'enfant. C'était la plante médicinale dans le jardin de la Foi, celle du charbonnier. La vieille servante consentait à cultiver cette plante du moment qu'elle avait son utilité. Le potager l'intéressait plus que la corbeille. Elle ne glissait que trois livres entre son matelas et son sommier: _le livre de messe_, _la Clef des songes_ et _la Cuisinière bourgeoise_. Encore n'ouvrait-elle jamais _la Cuisinière bourgeoise_; mais elle en avait le respect. Une servante ordinaire, comme la petite bonne des Chévremont, n'eût pas vu sans dépit affecter au petit réfugié la chambre du fils, M. Justin. Zénaïde, elle, avait trouvé cela tout naturel C'était rendre la protection plus efficace, que de l'étendre sur la partie de la maison particulièrement sanctifiée par le souvenir de l'absent. Il faut ajouter que l'on eût fort mécontenté Zénaïde en logeant auprès d'elle «l'accouru»; c'était le nom que les habitants de Bourg donnaient aux étrangers en général, dont ils redoutaient l'envahissement. Nul ne pénétrait dans la chambre de Zénaïde, sous le toit. «Domaine interdit, plaisantait Boussuge: il y a des pièges à loups.» La servante n'y montait guère, d'ailleurs, que pour se coucher, sauf le dimanche. Quelquefois, ce jour-là, elle s'y enfermait pendant une heure ou deux. Qu'y faisait-elle? Peu de chose. Elle s'asseyait devant sa malle et la rangeait. C'est-à-dire qu'elle la vidait, comme pour faire prendre l'air aux choses qui la garnissaient: son trousseau de mariée. Vingt ans auparavant, elle avait dû épouser un gars de Nogent-le-Rotrou qui la courtisait. La veille même de ses noces, le futur, qui était garçon coiffeur, avait disparu. Elle l'attendait encore. On ne l'avait jamais revu. La dupe infortunée, dont le trousseau représentait dix ans d'économie, avait enfoui linge et robe de mariée dans sa malle, comme si tout n'était pas dit... Et le dimanche elle ravivait une espérance impérissable au spectacle de son rêve mort. Après quoi elle remettait les choses dans le même ordre, refermait sa malle et redescendait vaquer à la cuisine. C'étaient ses vêpres. Il n'y a pas d'offices qu'à l'église pour les coeurs déchirés. Zénaïde était entrée au service des Boussuge peu de temps avant la naissance de Justin. Elle l'avait élevé. Elle lui avait, au moins autant que sa mère, donné le biberon. C'était le seul être qui l'eût amadouée; pour tout le monde elle demeurait la Malaisée. Son surnom la désignait plus que son nom. Elle souffrait souvent des dents, qui se déchaussaient. Elle était sujette à des fluxions qui lui fermaient un oeil, lui tiraient les coins de la bouche, lui changeaient le nez de place, la défiguraient enfin, comme le jour de l'arrivée des réfugiés. Elle attribuait ses crises à l'humidité de la forêt. Ce n'était plus, à présent, à des dents gâtées qu'elle avait affaire: elle les perdait saines, intactes, après un ébranlement plus ou moins long et plus ou moins douloureux. Elle les conservait dans une petite boîte à pilules et les regardait quelquefois, toujours aussi étonnée du soin que la nature semble avoir pris de réduire au moindre volume ses instruments de supplice à répétition. Ils témoignaient aussi contre la forêt coupable de détruire des dents qui ne demandaient qu'à faire de vieux os. --Cette maudite forêt me prendra jusqu'à la dernière, répétait Zénaïde courroucée. On n'a pas idée de bâtir des maisons dans le voisinage d'une pareille quantité d'arbres! La forêt était pour elle l'Ennemie, le Malin, le diable. Elle n'y allait jamais. Elle venait de la Beauce et regrettait la plaine. Toute la vie le berceau nous tient. Elle s'était d'abord gendarmée contre l'attribution au premier venu de «la chambre à monsieur Justin». Elle ne comprenait pas... Elle ne comprenait pas. Elle exécrait d'avance le locataire éventuel, parce qu'elle se le figurait sous les traits d'une grande personne, homme ou femme. Mais elle avait vu arriver l'enfant et la lumière s'était faite dans son esprit. Elle avait spontanément formulé ce que la mère taisait encore. «Oui... c'est comme qui dirait une hirondelle sous le toit... ça portera bonheur à la maison.» Si bien que Mme Boussuge n'avait eu qu'un mot à dire pour la confirmer dans cette opinion: --Voilà. La maîtresse et la servante s'étaient mutuellement éclairées en projetant l'une sur l'autre leurs lampes du même modèle. Nanand devint «l'enfant de la maison» dans ces conditions-là. La chambre de Justin Boussuge donnait sur le jardin. Elle était tendue d'un papier à fleurs qui se répétaient, et des portraits de famille l'ornaient. Ils pouvaient compter sur de l'avancement. Cartes-albums pour les vivants, ils obtenaient l'agrandissement après un décès et passaient de la table, de la commode et de la cheminée, sur les murs. Ils se rehaussaient alors d'un beau cadre doré, en pâtisserie. La chambre restait telle que le jeune homme l'avait laissée et décelait ses goûts. Il contemplait autour de sont lit, en se réveillant, des images de héros découpées dans les journaux sportifs et épinglés au mur. Il ne paraissait pas avoir de préférence d'ailleurs, et l'automobilisme, l'athlétisme, la boxe, le yachting, l'aviron, la natation, le cyclisme, le lawn-tennis alignaient indistinctement leurs champions harnachés. Justin Boussuge était éclectique. Il aimait simplement avoir sous les yeux les sujets d'exaltation au moyen desquels beaucoup de jeunes employés sédentaires trompent leurs fringales. La maison tout entière était souriante, cossue et paisible. Les Boussuge y avaient transporté les différents styles que des héritages et le faubourg Saint-Antoine leur avaient fournis à l'époque de leur mariage, et plus tard. La mycologie, cependant, introduisait une note originale dans l'aménagement du cabinet de travail de Boussuge. Il sacrifiait tout à l'idole nouvelle. Il ne s'était pas séparé des vieux livres qui lui avaient jusque-là tenu compagnie: mais il leur mesurait la place sur laquelle empiétaient chaque jour des publications relatives à la Flore des Champignons. Un corps de bibliothèque à hauteur d'appui faisait le tour de la pièce et s'était garni des ouvrages les plus estimés en la matière. Une table d'architecte, recouverte de grandes feuilles de papier buvard blanc qu'allaient maculer les spores, évoquait la salle d'opération et son lit de souffrance. Et n'en est-ce pas un, à la vérité, que celui sur lequel se penche le mycologue pour classifier un cryptogame et en examiner, au microscope, les organes? Sur la bibliothèque, des soucoupes, des assiettes, des bols, des cloches et des bocaux étaient rangés; enfin de belles cartes vernies déployaient leurs toiles de fond. Les champignons avaient pris possession du lieu. Ils y étaient chez eux et conféraient par leur présence, une distinction à leur hôte: ils le promouvaient mycologue. Mme Boussuge, en revanche, leur était résolument hostile. Ils faisaient tache dans la maison. En couleurs, sur les atlas et dans les livres.... passait encore! Naturels, fraîchement cueillis ou décomposés, ils devenaient intolérables. --Nous avions bien besoin de ces saletés ici! disait-elle; et Zénaïde, renchérissant, maudissait les amanites (qu'elle appelait _Annamites_) parce qu'ils arrivaient en foule aux temps humides où elle souffrait le plus des dents. Elle établissait entre eux et ses fluxions un rapport de cause à effet. Ils apportaient l'haleine et l'odeur de la forêt; nouvelle manière d'être vénéneux. --Comme s'ils n'étaient pas bien où Monsieur les a ramassés, bougonnait la Malaisée. Mme Boussuge, elle, leur reprochait surtout de narguer l'esprit d'ordre et de propreté qu'elle portait en tout. --On croirait, ma parole, qu'il n'y a pas autre chose à collectionner que cette putréfaction! Elle pensait aux timbres-postes, qui tiennent le moins de place, ne font pas de poussière et n'ont pas d'odeur. Palmyre était méticuleuse et méthodique. Il n'y avait pas que le petit réfugié qui dût se déchausser en rentrant: Boussuge en faisait autant avec docilité; et l'enfant était depuis longtemps dressé que l'hôtesse lui demandait encore: «T'es-tu déchaussé?» Règle générale: «Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place. C'est le moyen de trouver tout de suite ce qu'on cherche.» professait Mme Boussuge. Elle rangeait sans cesse. Elle guettait la chose à ranger, aux mains de quiconque y touchait. Agathe Chévremont appelait son amie Madame Range-Tout, et méritait, en retour, le surnom de Madame Désordre, parce que la petite Chévremont «laissait tout traîner», disait l'autre. Aussi bien, elles contrastaient de point en point, comme deux soeurs souvent. Mme Boussuge intimidait Nanand, et il eut bientôt peur d'elle plus encore que de Zénaïde. Ce n'était point que «la dame», comme il disait, fût méchante... Non! mais elle participait de Dieu: elle voyait tout, était partout. Ses yeux lui faisaient le tour de la tête. On la croyait bien loin, absente... et on l'avait sur les talons; on l'entendait marcher au premier étage... et elle était dans le même moment, au rez-de-chaussée! C'était à n'y rien comprendre. «Tu as réellement le don d'ubiquité,» observait quelquefois Édouard. Ni Zénaïde, ni Fernand ne savaient ce que cela signifiait, mais le mystère dont le mot se parait, ajoutait au prestige de Palmyre. Sa haute taille, enfin, son profil de cavale et son ton de commandement achevaient d'expliquer l'effet qu'elle produisait sur le petit réfugié. Elle imposait moins de respect à Zénaïde, qui ne se laissait pas tracasser et bougonnait, quand elle se voyait suivie: «On ne peut pas être deux dans la même chemise!» Mme Boussuge battait en retraite, non toutefois sans accuser en ces termes le coup: --Me parler ainsi... à moi! Élevée en province jusqu'à l'âge de vingt ans, elle s'y retrouvait à quarante-cinq ans et ne s'y ennuyait pas. Elle renouait ses racines. Devant le monde, elle n'appelait jamais son mari autrement que monsieur Boussuge. Celui-ci s'était acclimaté plus difficilement. Il avait cru pouvoir s'organiser une existence réglée, comme elle l'était à Paris; mais une occupation principale lui manquant, il s'était trouvé d'abord un peu désemparé et réduit à tuer le temps plutôt qu'à l'employer. Il ne pêchait pas à la ligne, il ne chassait pas, il n'aimait pas le jardinage, l'état de son coeur lui interdissait la bicyclette...; il n'avait d'autres distractions en perspective que la promenade et la lecture. Sa candidature au Conseil municipal et son initiation à la mycologie ayant donné à ses loisirs une base sérieuse et un objet, il conforma son physique aux devoirs de sa vie nouvelle. Il tailla en brosse ses cheveux qui grisonnaient, rasa sa barbe et roula au petit fer ses épaisses moustaches. Un matin qu'il s'habillait devant la glace, ainsi rajeuni, le ruban rouge qu'il portait à sa boutonnière lui reprocha tout d'un coup le peu de profit qu'il en retirait, il se le tint pour dit et entreprit de se gagner des sympathies en cultivant sa ressemblance avec un ancien officier. Il arquait les jambes en marchant et ployait les jarrets, comme en descendant de cheval. Il avait d'ailleurs cet animal stupide en aversion, depuis qu'il avait été mordu par lui à l'épaule, en passant à sa portée et sans aucun geste provocateur. L'arrivée du petit réfugié procura à Boussuge une autre distraction; il regretta seulement d'en jouir au moment où la guerre l'absorbait tout entier. Il allait chaque matin lire les communiqués affichés, sous un grillage, à la poste, à côté des cours de la Bourse; et, le soir, après dîner Palmyre manquant de patience pour apprendre à Nanan ses leçons, c'était Boussuge qui les lui serinait. Et il avait du mérite, car l'enfant doux et docile n'était pas avancé pour son âge et montrait en tout une intelligence moyenne, M. Faverol, l'instituteur, dont la femme dirigeait l'école des filles, doutait que l'enfant rattrapât le temps perdu jusque-là; et il en avait perdu beaucoup, n'allant en classe que par intermittence et lorsqu'on n'avait pas besoin de lui à la maison. Son instruction laissait indifférents ses parents. Il n'était pas positivement paresseux: mais il présentait l'image du vase fêlé qui se vide à mesure qu'on le remplit. Boussuge avait essayé de stimuler le gamin en lui promettant cinquante centimes chaque fois qu'il serait le premier. La tirelire, sur le bureau, sollicitait en vain l'écolier. Elle était pourtant engageante, verte, vernie, et boulotte, comme marchande sous son riflard, au marché. Les vingt sous qu'avait emportés Nanand pour viatique, en quittant sa mère, constituaient une première mise sans suite. Quelquefois, Boussuge faisait sonner la pièce, comme un appel de clochette aux oreilles de l'enfant. Celui-ci souriait, apprenait mieux sa leçon, la savait par coeur au moment d'aller se coucher... et l'avait oubliée le lendemain en se réveillant. De guerre lasse, Boussuge finit par mettre tout de même une petite pièce ou de la monnaie de billon dans la tirelire, pour récompenser un effort de Nanand. Plus que l'élève, le répétiteur semblait heureux d'entendre, tinter le fruit de ses veilles aux flancs de la courge de terre cuite. On eût dit que c'était lui qu'il récompensait. Il emmenait assez souvent le petit réfugié dans ses promenades en forêt, mais il n'en profitait pas, ainsi qu'on eût pu le croire, pour lui inculquer les rudiments de la cryptogamie. Comme Palmyre s'en étonnait: --Il est trop jeune et trop évaporé, dit-il. Elle insista: --Tu pourrais au moins lui apprendre à distinguer les bons champignons des mauvais. --Ce n'est pas moi que cela regarde. --Qui donc alors? --L'instituteur, le médecin, le pharmacien... est-ce que je sais, moi! --Comment... tu ne sais pas?... --Je veux dire que c'est de l'enseignement primaire... et que je me fais, à présent, une autre idée de la mycologie. Boussuge en était au second stade de son développement. Il ne lui suffisait plus de ramasser les grosses espèces et de les déterminer aisément d'après l'Atlas élémentaire en couleurs de Dumée et Maublanc...; l'ambition lui était venue d'étendre ses curiosités et ses connaissances. Il s'aidait à présent de la Flore de Costantin et Dufour et de l'Atlas de Rolland, précieux pour l'étude des espèces françaises. Les planches en noir ne le rebutaient plus. Il avait échangé la loupe contre le microscope de précision. En outre, et comme il ne voulait pas, dehors, être confondu avec les herborisateurs que signale leur boîte cylindrique, il avait adopté, avec le chapeau mou et les jambières du chasseur, le panier à provisions du mycologue. Il collectionnait aussi les boîtes vides d'allumettes suédoises, pour y enfermer ses découvertes délicates; enfin, il avait adhéré à la Société mycologique de France, qui publie un bulletin trimestriel et donne à ses abonnés le droit d'envoyer des communications. Bref, il était mycologue des pieds à la tête et Chévremont pouvait dire, quand il le voyait équipé, partir pour la forêt: --Voilà M. Cryptogame qui passe! Au début de l'année 1915, le docteur Chazey avait organisé, pour les petits réfugiés qui fréquentaient l'école, un déjeuner gratuit qu'il leur faisait servir, après la classe du matin, par les dames de la ville, suivant un roulement établi entre elles. Ce fut un beau feu de paille. L'une après l'autre, et sous divers prétextes ingénieux, les bonnes dames les plus enflammées de zèle s'éteignirent, si bien que l'institutrice et ses adjointes présidèrent seules, à la fin, au repas des enfants. La femme du juge de paix, Mme Hurlupin, fut la dernière à s'éclipser. On la surnommait la Peste du Juge, parce qu'elle avait sur la langue plus de délits que son mari n'avait prononcé de condamnations pendant toute sa carrière. Elle se retira la dernière, pour la bonne raison qu'elle avait fait le vide autour d'elle. Elle avait l'air d'un vieux corbeau mal intentionné. Elle soulignait par sa présence l'importance du cadeau qu'elle faisait à la communauté, car elle avait, dès l'arrivée des réfugiés, jeté son dévolu sur une fille-mère qui nourrissait son enfant. En se chargeant de l'enfant, Mme Hurlupin s'était acquis la reconnaissance de la mère qui lui servait de bonne à prix réduit. Nanette et Nanand n'avaient point de part non plus, naturellement, au déjeuner de bienfaisance, et ils se vantaient de ce privilège, ce qui ne fut pas sans leur attirer par la suite, comme on le verra, quelques avanies. --Nous, on est des bourgeois, avait dit à ses camarades d'école «la Tite Bote», sobriquet sous lequel celles-ci désignaient la fillette au pied tortu. Et Nanand ne s'en faisait pas moins accroire vis-à-vis de la marmaille de son sexe. Ils s'égalaient ainsi aux plus aisés et mortifiaient les fils et les filles des cultivateurs, qui ne leur pardonnaient point cette ostentation et méditaient de s'en venger. Nanette, en sa qualité de petite fille, révélait la plus grande aptitude à s'évader de sa classe sociale--par le toit. Elle avait le souci de plaire et plaisait. Son enjouement, sa gentillesse, ses yeux limpides, lui avaient fait faire des progrès rapides dans l'amitié des Chévremont. Une parole du pharmacien Labaume les avait facilités. Labaume, homme de parti, grand, maigre, gastralgique et radical, portait--tout comme un homme d'église son rabat--une longue barbe à laquelle ses pointes blanchies faisaient un liséré. Il essayait sur lui-même toutes les spécialités nouvelles et ne les recommandait qu'après en avoir reconnu l'inefficacité. Il était triste, se voûtait et penchait sur ses préparations ce que Rabelais appelle un visage _rhubarbatif_. Vice-président du Comité radical-socialiste local, il avait dit à son collègue, président: --C'est très bien ce que vous avez fait là, Chévremont. --Qu'est-ce que j'ai fait? --Allons, trêve de modestie... Entre tous les réfugiés, vous avez adopté la disgraciée... enfin celle qui réclame le plus de soins... La mère Hurlupin a beau dire: avant de vous être comptée au ciel, cette bonne action vous sera comptée parmi nous. Si, si... croyez-moi: que vous l'ayez voulu ou non, l'effet moral est excellent. Le Patronage Jeanne-d'Arc en bave de dépit. --.Allons donc! --C'est comme je vous le dis. Chazey échangerait ses trois petits réfugiés... et leur mère par-dessus le marché, contre votre pied bot. --Si la mère Hurlupin insinue que je l'ai fait exprès, je vous jure qu'elle se trompe. Demandez plutôt à ma femme. --Laissez donc la vieille vipère jeter son venin. Elle trouve son réfugié moins avantageux que le vôtre; de là vient sa jalousie. Et le pharmacien, comme chaque fois qu'il n'avait rien de son fonds à mastiquer, la tête sur la poitrine, brouta son rabat naturel. À dater de ce jour, le vétérinaire et sa femme prirent réellement en gré Nanette. Elle leur faisait honneur: elle les signalait à l'estime publique. L'institutrice était contente de son élève: ils en éprouvèrent une satisfaction dont leur vanité s'accrut. Leur maison, toute en longueur, donnait sur l'avenue bordée de tilleuls qui conduisait à la gare. L'espace compris entre l'avenue et la maison d'habitation était rempli par une grande corbeille dont chaque été ravivait les couleurs. Les écuries, le bureau et la pharmacie du vétérinaire se trouvaient dans un corps de logis séparé, au fond d'une vaste cour; mais il n'y avait plus, dans les écuries transformées en garage, qu'une auto. Chévremont réchauffait dans son sein l'un de ses meurtriers. L'automobile et les tracteurs sont les ennemis du vétérinaire. Quand le bétail de consommation et les chiens seuls réclameront des soins, l'empirique y pourvoira. Une tête de cheval et une tête de chien emblématiques, en bronze, surmontaient la porte d'entrée. Un frêne qui pleurait comme un saule était le plus bel ornement d'un jardinet économique semblable à une ébauche de cimetière pour chiens. L'animation était partout. Le vétérinaire ne chômait pas et les Chévremont, dans le privé, tenaient table ouverte. L'hospitalité était leur luxe. On s'invitait à déjeuner chez eux; on y venait «faire la partie», le soir, et l'on y improvisait des sauteries pour rendre plus agréables à Octave ses congés. C'était de toutes les maisons de Bourg la plus gaie. Mais les Boussuge, au bon souvenir qu'ils en avaient longtemps gardé, mêlaient à présent un grain d'amertume. Palmyre surtout critiquait ce besoin d'être entourée et distraite qu'avait toujours manifesté son amie. --Comment voulez-vous avoir une maison propre dans ces conditions-là? Mais Agathe aime cet incessant défilé de gens qui vous laissent une maison en l'air et découragent les bonnes de nettoyer. Elle s'ennuierait dans un intérieur où toute chose est à sa place et n'en bouge pas. Enfin, libre à elle de vivre dans un taudis; moi, c'est tout le contraire, je ne pourrais pas. Il doit y avoir une vocation pour l'ordre comme il y en a une pour la peinture et les ouvrages de l'esprit; car, enfin, nous avons été élevées à Orléans, Agathe et moi, à peu près de la même façon... C'est pourquoi je ne comprends pas qu'elle se plaise dans la saleté. --Dans la saleté..., tu exagères, protestait Boussage. --Mettons dans le fouillis. La petite Mme Chévremont semblait, en effet, s'être mise au régime du mouvement perpétuel, qui comporte un certain laisser-aller. Elle s'en trouvait bien, d'ailleurs, et s'était mieux conservée en s'agitant, que beaucoup de provinciales résignées à une existence paisible et monotone. Son fils Octave lui ressemblait. C'était un aimable jeune homme qui dérangeait tout et ne rangeait rien. --Il faudrait toujours un domestique derrière toi, lui disait sa mère sans se fâcher, et peut-être seulement parce qu'il lui en fallait déjà un derrière elle. Un lieu pareil ne devait pas être dépourvu d'attraits pour une enfant comme Nanette: mais autre chose encore faisait ses délices. Un frère d'Agathe était maintenant à la tête de la grande maison orléanaise d'épicerie fondée par leurs parents. Tous les ans, Mme Chévremont allait passer quelques jours chez son frère. Elle en rapportait généralement de quoi enrichir une collection déjà estimable d'objets usuels au moyen desquels les produits alimentaires les plus divers rappelaient leur existence et leur supériorité commerciale. Les vins, les liqueurs, les apéritifs, les pâtes, les biscuits, les conserves, le chocolat, le café et le thé, les spécialités en tout genre enfin rivalisaient d'ingéniosité dans la réclame, ne se contentaient plus de l'affiche, du prospectus et de l'annonce lumineuse et sautaient réellement aux mains en même temps qu'aux yeux. Le verre, l'assiette, la carafe, la tasse, le bol, le porte-couteau, la salière, la nappe, la serviette et son rond, l'essuie-plume, le buvard, le canif, le crayon et le block-note, le vide-poche, le coupe et le presse-papier, le pot à eau et sa cuvette, la savonnette et son savon, tout proclamait l'excellence d'une marque et conseillait de renouveler les provisions épuisées. La publicité s'étendait des paillassons et des tapis-mousse à des chromos qui ornaient les murs. On posait les pieds sur un cordial-beaujolais, on s'essuyait les pieds sur une crème de cassis, et l'on ne pouvait pas voir un cendrier sans penser au meilleur des rhums. Tout servait d'appât, tout était utilisé, tout aidait la mémoire. Le progrès avait semé en route les charmantes assiettes à dessert, d'autrefois, les assiettes d'Épinal, qui racontaient en douze images le départ du conscrit et le retour de l'officier, reproduisaient une fable ou bien encore illustraient une chanson populaire: _Malborough_... _Monsieur Dumollet_... _Fanfan la Tulipe_... Adieu, billevesées! La réclame universelle se glissait dans la famille et y répandait les noms des grandes industries, à la place des noms puérils et désuets du Petit Chaperon rouge, du Père Lustucru et de la Mère Michel. Il ne s'agissait plus d'amuser les enfants au dessert; il s'agissait d'instruire les parents et de les guider dans le choix de leur apéritif ou de leur bénédictine. La salle à manger du vétérinaire avait ainsi un petit air d'estaminet qui rappelait à Nanette les cabarets de son pays. Un jour pourtant, Édouard Chévremont tomba en arrêt devant un panneau célébrant à sa porte une collection de machines agricoles, destinées à chasser de la ferme toutes les bêtes de trait. --Le dernier cri du Progrès! s'écria le pharmacien Labaume. --C'est plutôt le dernier hennissement du cheval, soupira le vétérinaire à qui ces Victoires et Conquêtes présageaient sa ruine comme des calamités. Aussi bien n'avait-il pas déjà, lui-même, consommé sa défection en faisant de sa remise un garage? C'est en le voyant sortir, conduisant son automobile, que le maréchal ferrant avait dit: «Quand les chefs passent à l'ennemi, la cause est perdue.» Mais Nanette n'était sensible qu'à l'agrément d'une vie facile et la publicité exprimait en détail le contentement qu'elle éprouvait en gros. En attendant que le grillon du foyer fît l'éloge de la salamandre, la Tite Bote chantait dès son réveil, comme un oiseau sur la branche. Elle chantait ce qu'elle avait entendu chanter autour d'elle la _Valse des ombres... Quand l'amour meurt... je sais que vous êtes jolie..._ Ton coeur a pris mon coeur En un jour de folie! des choses, enfin, pas encore tout à fait dans le mouvement, car le jour viendra certainement où des refrains célébreront, par émulation, le papier tue-mouches, le curaçao triple sec et le lait concentré. Nanette, à la vérité, chantait aussi des cantiques d'une voix de tête et de tout son coeur. _J'irai la voir_, était son cantique favori; J'irai la voir un jour, Au ciel, dans ma patrie. Oui, j'irai voir Marie, Ma joie et mon amour. Au ciel, au ciel, au ciel J'irai la voir un jour, J'irai la voir un jour! Elle y volait. Elle ne chantait pas sous le toit, elle chantait dessus. Agathe s'arrêtait de secouer un tapis pour écouter... Dire qu'elle avait aussi chanté cela, autrefois... Ses lèvres mimaient le refrain: Au ciel, au ciel, au ciel, J'irai la voir un jour, et Chévremont survenant se moquait d'elle. --Est-ce assez bête? --Mais non, répondait Agathe attendrie. C'est un repos. --Où a-t-elle appris ces niaiseries? --À la messe probablement. --Elle y allait donc? --Demande-le-lui. Le vétérinaire posa la question. --Oui, dit l'enfant. J'y allais, le dimanche... quand j'avais des chaussures à me mettre..., enfin, du temps que maman n'était pas malade. --Ça te ferait plaisir d'y aller... ici? reprit-il avec effort. Futée, elle hésita. Elle avait peur de déplaire à celui dont elle connaissait les idées. Une parole maladroite, et c'était assez pour lui faire perdre, instantanément, tout le terrain gagné. Elle se garda bien de dire cette parole. Il est naturel à l'enfant de ruser: sa candeur éloigne le soupçon. --Ça m'est égal, fit-elle. --Est-ce une réponse, voyons?... --Comme vous voudrez. Chévremont réfléchit un moment. Il y avait un mot qui l'exaspérait toujours dans la bouche du maire, le mot tolérance. --On croirait qu'_ils_ en ont le monopole, disait-il parfois au pharmacien Labaume. Ils ne sont pas les seuls pourtant à se chauffer de ce bois-là. Belle occasion de le prouver. --C'est ton père le maître: il décidera. Je vais lui écrire, déclara le vétérinaire à Nanette. --Vous avez raison, dit Labaume. Les droits du père sont souverains. Quant à la liberté de conscience, nous aussi nous la respectons. Les Chévremont avaient l'adresse d'Antoine Grimodet, soldat de 2e classe au... d'infanterie, 2e bataillon, 4e compagnie, secteur postal 30. Depuis trois mois que sa fille était à Bourg-en-Thimerais il n'avait donné signe de vie qu'une fois pour remercier brièvement «Monsieur et Madame» de leurs bontés. Évariste lui écrivit. Il ne répondit pas. --Dans le doute, abstiens-toi, prononça le vétérinaire, tandis que la petite là-haut, dans la chambre, continuait à ménager la chèvre et le chou en chant à tue-tête: Au ciel, au ciel, au ciel, J'irai la voir un jour! VI UN TRAIN PASSE La gare est une des distractions de la petite ville. Elle occupe l'esprit. Elle participe à la vie quotidienne. On dit: _l'heure de la gare_. Elle fait autorité: elle est la bonne. L'heure de l'église et l'heure de l'école, qui se contrarient, n'existent pas pour elle. On note les gens qui vont à la gare et ceux qui en reviennent. On les accompagne en personne ou par la pensée. On imagine les raisons des départs et des retours. On évalue le poids des bagages. Les malles et les valises acheminées laissent un sillage que ceux qui ne voyagent pas suivent des yeux. Au début de la guerre Édouard Boussuge allait souvent voir passer les trains de blessés, les trains de prisonniers (après la première bataille de la Marne), les trains enfin qui transportaient des troupes ou du matériel. Presque tous les trains roulaient lentement, _chenillaient_, disait Boussuge, et s'arrêtaient un moment à Bourg. On avait le temps d'échanger quelques mots avec les voyageurs. Le peu qui tombait des wagons formait toujours un petit fagot que l'ancien fonctionnaire rapportait pour alimenter la conversation. Il ne faut pas grand'chose pour vivre, en province. On s'y nourrit de n'importe quoi. Les habitants de loisir allaient attendre impatiemment, pour s'en repaître, les journaux de Paris qui arrivaient à deux heures. Ils revenaient de la gare en croquant les rubriques. Ils digéraient les nouvelles à six heures, au café, ou bien de porte en porte. Boussuge emmenait quelquefois son petit réfugié à la gare. Nanand regardait le coin de la salle d'attente où Mme Boussuge l'avait déniché. --Hein! tu peux dire que tu as eu de la chance, observait alors Édouard. Et les yeux de l'enfant, levés sur son hôte, répondaient affirmativement. Un jeudi, dans l'après-midi, ils se trouvaient à la gare, en quête des journaux, lorsque le chef de gare abordant Boussuge, pour lequel il avait beaucoup de considération, lui dit que le train avait un retard de quarante minutes parce qu'il devait céder la voie à un train militaire venant de Bretagne. --J'ai donc le temps, pensa Boussuge, d'aller chez le fumiste, qui n'en finit pas de réparer le fourneau de la cuisine. Il est vrai que son unique ouvrier est mobilisé et qu'on remplace difficilement la main-d'oeuvre accaparée... Viens-tu avec moi, Nanand? Mais Nanand avait rencontré le fils du bourrelier, avec lequel il échangeait des billes. --C'est bon, reprit Boussuge, attendez-moi là en jouant... et soyez sages. Il était absent depuis un quart d'heure lorsque le train militaire fut signalé. Aussitôt, et pour mieux le voir passer, les deux enfants se glissèrent sur le quai. Il venait lentement... Il s'arrêta en gare, bien qu'il n'y eût point affaire. Comme tous les convois de cette nature, il avait du temps à perdre en route et _chenillait_ sur les parcours, tel un train de plaisir. Des soldats mirent le nez aux portières et, voyant qu'on ne repartait pas tout de suite, en profitèrent pour remplir leur bidon à la fontaine ou pour s'approvisionner à la buvette. Entassés comme bestiaux en leurs wagons, les hommes étaient pour la plupart débraillés, nu-tête, en manches de chemise. Ils appartenaient à un régiment de territoriale et n'avaient plus la gaieté des jeunes gens. Dépouillés de l'uniforme, avec leur teint basané, leurs tempes dégarnies ou grisonnantes, leurs épaules et leurs reins alourdis par des années de glèbe, on eût dit des ouvriers agricoles émigrant, plutôt que des soldats allant au feu. Ils ne sentaient que la terre et ses sueurs, pas encore la poudre et le carnage. L'un d'entre eux, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon, sauta sur le quai devant Nanand. Quelques bidons pendus à son épaule s'entre-choquaient. Il se dirigea vers la fontaine pour renouveler sa provision d'eau. Et Nanand, saisi d'étonnement, reconnut son père. --Papa! dit-il, sans presque élever la voix, non pas qu'il craignît de se tromper, mais parce qu'il était décontenancé. L'homme abaissa les yeux sur l'enfant et dit également avec simplicité: --Tiens, c'est toi... Il n'embrassa pas son fils; il semblait l'avoir vu la veille. --Qu'est-ce que tu fais ici? demanda-t-il. --C'est Bourg-en-Thimerais, dit l'enfant. --Ah! fit le père. Je ne savais pas. Ils n'avaient déjà plus rien à se dire. --Viens m'aider à remplir ça, reprit pourtant le territorial. Nanand présenta l'un après l'autre au robinet les bidons que lui passait son père; et celui-ci s'informa plus avant: --Tu es toujours bien, ici? --Oui, papa. --Tu ne manques de rien? --Oh! non. --C'est vrai que tu as bonne mine. Tu ne grandis pas, par exemple. Il y avait encore un bidon à remplir; le temps de demander: --Tu vas à l'école? --Pas aujourd'hui, parce que c'est jeudi. Un employé courait le long du train. --En voiture les pépères... Vous ne voudriez pas qu'on parte sans vous. Le mobilisé remit ses bidons à l'épaule et retourna, de son pas pesant, vers le wagon. Au moment d'y remonter, il se pencha enfin vers son fils et lui tendit la râpe d'une barbe de huit jours. Nanand l'embrassa. --Eh bien, au revoir. Porte-toi bien. Le train démarrait en douceur. Débarrassé de son attirail, le père Servais, le buste hors de la portière pour s'assurer qu'elle était bien fermée, se rappela tout à coup quelque chose qu'il avait oublié. --Au fait... je n'ai point de nouvelles de la mère... Et toi? --Elle a écrit le mois dernier. --Elle va bien? --Oui. --Tu lui souhaiteras le bonjour de ma part. Et l'homme se rencogna. L'enfant suivit des yeux, un moment, le compartiment qui emportait son père, et puis, quand il ne distingua plus ce compartiment des autres, il resta encore une minute béant au bord de la voie. Il ne s'étonnait plus de rien. La rencontre seule de son père l'avait pris au dépourvu. Celui-ci, somme toute, était toujours aussi peu démonstratif: bonjour, bonsoir. Du nouveau-né qu'il avait laissé au pays, pas un mot. Sa barbe ne piquait ni plus ni moins qu'en temps ordinaire. --Avec qui causais-tu tout à l'heure? Nanand se retourna en sursaut; M. Boussuge l'avait rejoint. L'enfant répondit: --Avec papa. --Tu es sûr? fit sottement Boussuge, qui n'en revenait pas. --Oh! Je l'ai bien reconnu! --Où va-t-il? --Il ne me l'a pas dit. Il est avec les autres. --J'aurais bien voulu le voir. Nanand, lui, n'en sentait pas la nécessité. Son père n'était pas bavard. Une présentation n'eût donné rien de plus. --T'a-t-il questionné au moins sur ce que tu fais... sur nous? L'enfant répondit évasivement: --Il n'a pas eu le temps... --Il a promis de t'écrire, enfin, surtout s'il change de secteur postal? Nanand répéta: --Il n'a pas eu le temps. Le train repartait. «J'ai été mal inspiré en m'absentant, se reprochait tout haut Boussuge. Allez donc retrouver, à présent, une occasion pareille.» Et jusqu'à la maison, il revint opiniâtrement à la charge. --Alors, il ne t'a pas dit autre chose? C'est tout de même extraordinaire... Tu as une langue... Vous vous êtes embrassés, je présume... --Oh! oui, fit vivement l'enfant, sauvant héroïquement tout ce qui pouvait être sauvé du sentiment de la famille, à l'égard d'un étranger. Il n'en dit pas davantage à Mme Boussuge qui l'interrogea à son tour, en échangeant avec son mari des regards navrés. Mais le soir, lorsqu'il monta se coucher et tandis que Zénaïde bordait maternellement son lit, à l'accoutumée, il lui raconta mot pour mot, en étouffant sa voix, la scène de l'après-midi. Oh! il ne songeait pas à l'apitoyer sur lui; mais il se sentait plus en confiance auprès d'elle qu'auprès des maîtres. Ils étaient pour lui, quoi qu'ils fissent, «le monsieur et la dame». Zénaïde, elle, était Zénaïde, au-dessus de tout, même d'une mère,--hors concours. Il y avait entre eux une sorte de conformité d'abandon. Et voilà pourquoi elle n'avait pas besoin de le questionner pour tout savoir. Elle l'écoutait sans l'interrompre et feignait de s'absorber dans son occupation et de bougonner sans raison, par habitude. Quand il eut fini, elle se contenta de dire: --C'est bon... dors... et ne fais pas de mauvais rêves. Puis, comme il s'y attendait le moins, elle lui prit la tête à deux mains sur l'oreiller et l'embrassa goulûment, pour la première fois, scellant ainsi, sans mot dire, une adoption décidée dans son coeur et qui ne souffrait plus de délais. Chaque soir, à compter de celui-là, la Malaisée ne manqua point d'embrasser son petit réfugié en lui souhaitant bonne nuit. Elle aussi avait du poil sur la figure; mais un poil qui ne piquait pas. VII L'INTÉRIMAIRE Octave Chévremont et Justin Boussuge, à leur première permission, firent la connaissance des talismans que leurs parents s'étaient donnés. Avertis déjà par lettres, les deux jeunes gens disaient que leurs familles avaient «touché» chacune un réfugié, comme les soldats disent, dans leur argot, qu'ils ont touché des vêtements ou des vivres. Le premier soin d'Octave et de Justin, en arrivant, était de reprendre l'air du pays en s'informant des uns et des autres. Ils apprirent ainsi que le fils du cordonnier, vingt-deux ans, et le facteur de ville, trente ans, avaient été tués. La femme du facteur Philbert continuait son service à bicyclette, courageusement, par tous les temps. On la voyait passer ruisselante ou rissolée, et quand elle s'arrêtait, on lui offrait, ainsi qu'à son mari auparavant, de quoi se rafraîchir ou se réchauffer, suivant la saison. Elle refusait de prendre «quelque chose» dans l'espoir qu'on lui donnerait un pourboire à la place; mais on ne lui donnait rien et les gens mêmes qui déploraient le plus les progrès de l'alcoolisme, aimaient mieux l'encourager chez le mari que de récompenser à la fois la sobriété de la femme et son penchant à l'économie. La raison en est qu'un verre de vin ou d'eau-de-vie a l'avantage d'évaluer toutes les commissions au même prix et conséquemment de les payer moins cher. Bourg-en-Thimerais n'est pas un pays d'industrie. Les ouvriers sont rares. Quelques fours à chaux en font vivre une soixantaine au plus. L'usine d'autrefois, où l'on traitait le minerai de fer extrait de la forêt; cette usine ayant disparu, la petite ville était retombée en léthargie, comme tant d'autres en France. On n'y voyait donc aucune femme aller fabriquer des munitions; mais les petits commerces dont les patrons étaient mobilisés occupaient la patronne. La jeune femme du coiffeur coupait les cheveux et rasait; la bouchère et l'épicière suppléaient leurs maris. Quelques «accourus» hors série avaient rejoint les premiers arrivés. La poste avait «touché» une petite aide que remarquèrent tout de suite Octave et Justin. Elle venait de la Marne. Son père ayant trouvé du travail à Paris y était resté avec une famille nombreuse. Elle-même avait dû, étant l'aînée, chercher un emploi. Elle s'appelait Thérèse Paulin. C'était une petite brunette qui avait sur le visage les couleurs de la jeunesse et de la santé. Elle riait facilement, était vive et pleine de bonne volonté. Elle avait l'air, derrière son grillage, d'un pinson en cage privé de chansons. Car elle, n'y était malheureusement pas seule. La receveuse, Mme Lefouin, ne plaisantait pas dans le service. Plus jeune qu'elle, son mari, Hector, conservait la prestance du maître d'armes de régiment qu'il avait été; quant à Mme Lefouin, grisonnante et couperosée, avec un grand nez et des cheveux qui bouclaient artificiellement sur un front plat, elle dévorait le regret d'une union mal assortie et le tournait en atrabile. Elle s'exaspérait en dedans d'un renversement des rôles qui autorisait l'escrimeur retraité à faire le marché et les commissions, tandis qu'elle avait affaire au public. Hector, cependant, de porte en porte et de boucher en épicier, pérorait et discutait le communiqué, il en avait surtout après la guerre de tranchées. --Qu'est-ce qu'on attend pour sortir? s'écriait-il. Ça peut coûter cher, c'est convenu; mais on ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs. Il laissait en tout percer le militaire, plastronnait comme à la salle et portait le filet à provisions comme autrefois le masque de treillis lorsqu'il l'avait ôté. Thérèse Paulin était nourrie, couchée, blanchie et dérisoirement rétribuée: vingt francs par mois. Mme Lefouin était toujours sur son dos et lui menait, au bureau, la vie dure. Elle ne pouvait la voir causer avec quelqu'un, au guichet, sans intervenir. «Il faut que je veille à tout et que je lui apprenne tout, gémissait-elle. C'est trop jeune. Ça commet erreur sur erreur. Une bonne instruction primaire n'est même plus exigée. Je ne suis pourtant pas payée pour préparer aux examens.» Lefouin Hector, à l'heure du courrier, donnait quelquefois un coup de main à Thérèse; mais Mme Lefouin ne le laissait pas s'attarder dans le bureau et le renvoyait au ménage, voire au café où chaque soir, la porte fermée, il allait faire le quatrième à la manille et la critique des opérations. Car Mme Lefouin traitait en ennemie la jeunesse de Thérèse, et préférait éloigner de son mari la tentation. L'incompatibilité de caractère entre époux n'a jamais supprimé la jalousie. Thérèse prenait son mal en patience à cause du public dont le va-et-vient la désennuyait. Elle était aimable pour sa distraction à elle, plus encore que pour sa satisfaction à lui. Elle se morfondait le soir dans sa chambre où elle était consignée. --Il n'est pas convenable qu'une jeune fille sorte seule, avait déclaré Mme Lefouin, une fois pour toutes. Thérèse, pour respirer un peu, en était réduite à suivre les offices du dimanche, messe et vêpres, ce qu'elle ne faisait pas dans son pays. Elle avait demandé des livres au Patronage Jeanne-d'Arc qui s'était constitué une petite bibliothèque triée sur le volet. Boussuge en avait, à la prière du maire, dressé le catalogue. Il était aussi chargé des prêts aux familles, et c'est à ce titre que Thérèse, un dimanche, l'avait sollicité. Elle s'était naïvement confessée à lui. Il s'intéressa à son sort et en parla à Palmyre. --On pourrait l'inviter à dîner de temps en temps, proposa-t-il. --Soit... mais Mme Lefouin consentira-t-elle? Nous sommes en bons termes; je ne voudrais pas la désobliger. --Sans doute. Je crois, moi, qu'elle sera surtout sensible à l'économie d'un repas. La receveuse «à condition que le service n'en souffrirait pas», avait accordé la permission demandée, et Thérèse, une ou deux fois par mois, le dimanche, s'asseyait à la table des Boussuge. Elle s'y trouvait, un soir que Justin arriva en permission à l'improviste. L'abat-jour de la suspension, dôme de porcelaine, répandait une chaleur douce, intime, sur les fronts penchés de Justin, de ses parents, de Thérèse et du petit réfugié. L'air de la famille emplissait les poumons comme l'air du pays. Au dessert, Justin voulut entendre le phonographe, condamné au silence depuis son départ. On n'avait rien à refuser au fils vivant et momentanément là... --Si ça te fait plaisir, dit la mère. --Qu'est-ce que tu vas nous jouer? dit le père. Justin chercha parmi les disques. Il choisit _les Noces de Jeannette_ et tourna la manivelle. L'appareil nasilla: Cours mon aiguille dans la laine, Ne t'arrête pas en chemin... Nanand s'était approché de la boîte sonore et en avait ouvert les portes, afin de recevoir en pleine figure, comme une odeur en même temps qu'un bruit, la conserve musicale. Thérèse, le menton dans sa main et toute molle de plaisir, écoutait: --Vous connaissez? demanda Justin. --Non, dit-elle. Ça vous berce... --C'est _les Noces de Jeannette_. --Une chanson? --Oui... dans un opéra-comique. --Ah!... Où le joue-t-on? À l'Opéra-Comique, quelquefois. On ne vous y a jamais conduite? --Non. Je ne suis jamais allée au théâtre, ni à Paris, ni ailleurs. La fontaine était vide; l'air s'arrêta de couler. --Qu'est-ce que vous voulez que je vous donne à présent? reprit Justin. Elle s'enhardit à demander: --Vous n'auriez pas une valse? --Comment donc!... Une valse... une!... Il compulsa les disques et retira de la collection que son père avait faite la valse de _Faust_. --C'est un peu vieux, dit-il. --C'est toujours agréable, ajouta Boussuge. --On ne s'en lasse pas, tandis qu'on se lasse vite du tango et de la matchiche, renchérit Palmyre. Justin tourna le robinet, la valse jaillit et inonda la salle à manger. Zénaïde, tout en desservant, regardait le petit Nanand comme une mère regarde son enfant heureux. Mais, heureux, ils l'étaient tous. On ne pensait plus à la guerre, à la séparation, aux choses tristes. Le phonographe déroulait son fil, et le bonheur d'un moment semblait tenir à ce fil invisible et qui ne cousait rien. --Il y a tout de même longtemps que je n'avais passé une soirée pareille, dit Justin en allant se coucher. Il faudra remettre ça. Était-ce encore par émulation que les Chévremont avaient adopté, pour leur part, une intérimaire à l'école communale, Mme Clémence Chantoiseau? Elle remplaçait une adjointe mobilisée. Elle était grande, maigre et sans beauté. Ses yeux bleus semblaient s'être fanés en même temps que son teint. Elle se promenait seule, un livre à la main, et cueillait des fleurs des champs dont elle mâchait la tige. On ne savait rien d'elle, sinon, que ses parents avaient eu des revers de fortune, ce qui l'obligeait à travailler. Elle ne manquait pas de courage, mais elle manquait de santé. Elle avait une petite toux sèche et «de la température» vers le soir. C'était une épave de la vie qui s'en allait au fil de l'eau. Agathe Chévremont l'avait connue aux soupes de l'Assistance et l'invitait à venir passer la soirée «pour le cas où l'on voudrait danser». Mme Chantoiseau était suffisamment musicienne, en effet, pour faire une bonne _tapeuse_. Elle rendait d'autres services. Le jeudi et le dimanche elle sortait avec Nanette et lui expliquait ce qu'elle n'avait pas compris en classe. Il leur arrivait parfois de rencontrer en forêt les enfants du Patronage Jeanne-d'Arc, dont faisait partie Nanand. Ceux-ci jouaient sous la surveillance du vicaire, un jeune prêtre qui portait des lunettes. Nanette aurait bien voulu se joindre à eux, car ils s'amusaient. La forêt domaniale, en sa partie la plus rapprochée de Bourg, était semée de vastes entonnoirs qui déchaussaient les arbres et se prêtaient merveilleusement à la petite guerre. Ils provenaient de l'extraction du minerai de fer dont les forges autrefois s'étaient alimentées. Baptisés «trous d'obus» par la troupe enfantine, ces entonnoirs lui offraient des embuscades et des abris naturels dont elle sortait en poussant des cris. Le jeune vicaire avait d'abord songé à interdire ce jeu; et puis il s'était contenté de le déguiser en exercice historique et religieux. Fillettes et garçons jouaient au «siège d'Orléans». Les garçons représentaient les Anglais dans la ville et les fillettes l'armée de Jeanne d'Arc, qu'elle conduisait à l'assaut. La plus grande, son mouchoir en bannière au bout d'un bâton donnait le branle en criant: «Dieu le veut! Dieu le veut!» Nanette jetait en passant un coup d'oeil d'envie sur les combattants qu'elle connaissait pour la plupart. Elle leur souriait mais ne leur parlait pas. Elle ne parlait même pas à Nanand, tellement elle avait peur de déplaire à M. Chévremont. Et les enfants du Patronage ne tenaient pas, de leur côté, à se compromettre. Plusieurs fillettes de l'âge de Nanette lui en voulaient de faire bande à part et n'étaient pas fâchées de lui montrer qu'on se divertissait sans elle. Nanette et l'institutrice traversaient donc la bataille et ne s'y mêlaient pas. Au bras l'une de l'autre, elles gagnaient à travers bois l'étang de Sablonnières, à cinq cents mètres de là. L'air sentait la résine et les feuilles. Les hautes voûtes vertes des sentiers cachaient le ciel. Nanette jacassait. Mme Chantoiseau n'était pas à la conversation et la petite, parfois, en faisait la remarque. --Répondez-moi. À quoi pensez-vous? --À mes leçons de demain qui ne se préparent pas toutes seules, répondait l'intérimaire. Elles arrivaient enfin au bord de l'étang, but ordinaire de leurs promenades. Il n'était ni vaste ni profond. Les étés brûlants l'asséchaient. Il avait une sorte de tristesse et de pauvreté. Peut-être que, de grand matin, des biches y venaient boire. Il appartenait à un seigneur de la République, lequel permettait d'y pêcher, probablement pour distraire le brochet, qui serait mort d'ennui sans cela. L'étang de Sablonnières n'ajoutait rien à la beauté de la forêt. On en avait vite fait le tour; aussi les habitants de Bourg le délaissaient-ils, comme un ermite abandonné à lui-même. L'azur et les nuages étaient impuissants à rajeunir son eau fanée. Il avait cet air résigné des malades qui souffrent sans se plaindre. Mme Chantoiseau s'asseyait un moment à son chevet, sur l'herbe et les mousses. Visite de convenance, plutôt que d'affection, à un parent éloigné qui dépérit. Nanette n'aimait pas ce coin mort. Les cris de ses petites camarades: «Dieu le veut! Dieu le veut!» la poursuivaient. Elle sautillait sur son pied valide, oiseau tombé du nid et que le nid rappelle. Elle répétait dix fois: --On s'en va? --Encore un moment, disait l'institutrice. On n'est pas bien ici? --Il n'y a pas assez d'eau. --Qu'en ferais-tu s'il y en avait davantage? --Je ne sais pas moi.. C'était vrai que celle-là ne rafraîchissait pas même les yeux. Mme Chantoiseau se levait enfin et l'on rentrait à petits pas. Mais les enfants du Patronage, que Nanette souhaitait revoir, avaient quitté leurs trous d'obus et disparu. Le soir allait tomber. Tombait-il? Ne montait-il pas plutôt de l'étang, de son eau noire, grossie et débordante, qui marchait sur les talons de l'institutrice avec des intentions suspectes de rôdeur? --Il commence à faire froid en forêt, le soir, disait-elle. Et elle revenait, néanmoins, le lendemain, à l'étang désolé, comme si elle prenait un amer plaisir à mettre, en s'en allant, cette traîne assortie à sa robe noire. VIII NANETTE VA À LA MESSE En 1915, Bourg-en-Forêt reçut un hôpital auxiliaire pour les petits blessés et les malades destinés à retourner au front. Il fut installé dans l'école des filles, désaffectée à cette intention. Les filles allèrent se faire instruire dans une salle mise par la mairie à leur disposition. On n'avait vu jusque-là, dans les rues, que des convalescents et des permissionnaires en petit nombre, outre une une compagnie de corbeaux qui musait en forêt. Elle était composée de territoriaux du Midi, bons vivants et inoffensifs, lesquels, entre deux coupes d'arbres, récoltaient des champignons ou braconnaient. Boussuge le mycologue eut d'abord en horreur ces hommes grossiers qui ravalaient le peuple cryptogame aux comestibles; mais un territorial étant venu, un jour, lui demander de l'aider à déterminer une espèce, Boussuge rendit son estime aux parasites dont il avait déploré l'intrusion. Plus tard, d'ailleurs, tout le monde devait les regretter, car ils ne firent pas autant de mal à la forêt que les Canadiens, sur lesquels l'inspecteur Bourdillon avait moins d'empire. L'hôpital fut bien accueilli par les commerçants. On venait voir les malades, et ceux-ci dépensaient également. Dans les premiers tem