RABELAIS

par

ANATOLE FRANCE

de l'Académie Française




PARIS, CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS, 3, RUE AUBER.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyrighted by Calmann-Lévy.
1928.





À MADAME FÉLIX ROUSSEL

Chère madame,

Puisque vous attachez du prix à ces barbouillages, je suis heureux de vous les offrir. Ce manuscrit est inédit et contient un cours élémentaire sur Rabelais. La biographie est exacte, les citations abondantes: ce sont deux mérites.

Croyez, chère madame, à ma respectueuse et fidèle amitié.

ANATOLE FRANCE
Paris, le 10 décembre 1909.




AVANT-PROPOS

Mesdames et Messieurs,



Je veux tout d'abord vous exprimer ma reconnaissance, ma joie et ma fierté de l'accueil que j'ai reçu dans votre belle patrie. Les témoignages de votre faveur que vous m'avez tant prodigués dès ma venue parmi vous, je les reçois, je les accepte, parce que je ne les rapporte pas à moi qui ne suis rien, mais à ce que je représente: ce que vous avez accueilli en moi, c'est l'esprit français, frère du vôtre, c'est une langue, une littérature et des traditions, qui durant tant de siècles, dans notre vieille Europe, ma mère et la vôtre, ont été unies, associées, mêlées à votre langue, à votre littérature, à vos traditions, c'est le génie latin, c'est l'union intellectuelle des enfants de Molière et des héritiers de Cervantès. Frères et amis latins qui, après avoir, par vos ancêtres, accompli tant de grandes et belles oeuvres en Europe, fondez aujourd'hui, en ce nouveau monde, si vaste et si fécond, la civilisation de l'avenir, recevez le salut d'un hôte ému et joyeux de votre jeune grandeur. Vous unissez, dans vos moeurs nobles et charmantes, à l'activité de l'esprit moderne et à la douceur des temps nouveaux, la générosité de vos grands ancêtres et la vieille fierté castillane; je salue en vous un grand passé et un grand avenir.

Et vous, chers compatriotes qui êtes venus porter en ce pays ami, sous les couleurs blanches et bleues, votre activité, votre savoir, vos talents et qui y êtes traités fraternellement, Français réunis ici pour entendre un Français, je vous remercie d'une sympathie que je vous rends au centuple.

Mesdames et Messieurs,


Ce n'est pas sans une longue réflexion, ce n'est pas sans avoir tout pesé soigneusement que j'ai choisi le sujet dont je viens vous entretenir, et, si je me suis décidé à vous parler de Rabelais, ce n'est pas sans raison. J'ai résolu d'étudier avec vous, si tel est votre plaisir, l'auteur du Pantagruel parce que je le connais un peu, parce que c'est un très grand écrivain et, parmi les grands écrivains, un des moins connus et des plus difficiles à connaître, parce que l'histoire de sa vie et de ses oeuvres, ayant été complètement renouvelée en ces dernières années par la critique, je puis vous apporter en ce vieux sujet de curieuses nouveautés, et enfin et surtout parce que l'oeuvre de ce grand homme est bonne, qu'elle dispose les esprits à la sagesse, à l'indulgence, à la gaieté bienfaisante, que la raison s'y plaît et s'y fortifie, que nous y apprenons l'art précieux de nous moquer de nos ennemis sans haine ni colère: Ce sont là, je crois, de bonnes raisons. Et peut-être aussi que, à mon insu, les difficultés de la tâche m'ont tenté. Vous faire connaître Rabelais, le grand Rabelais, le vrai Rabelais, sans blesser, sans choquer, sans alarmer personne, sans offenser un moment les plus chastes oreilles, l'entreprise semble périlleuse. J'ai l'entière certitude de l'accomplir heureusement jusqu'au bout. Je suis sûr de ne pas prononcer un seul mot dont puisse s'alarmer la pudeur la plus délicate. Mais ce n'est pas tout. La vie de Rabelais est mêlée à ces grands mouvements de la Renaissance et de la Réforme dans lesquels se forma l'esprit moderne. Et cela encore était pour me décider dans mon choix. L'ampleur du sujet communiquera quelque force à ma parole. Je toucherai à ces questions avec une liberté digne de vous. Je vous estime trop pour ne vous pas dire tout ce que je croirai être la vérité. Car vous êtes vous-mêmes des hommes de vérité et j'ai abordé parmi vous, je le sais, je le sens, sur un sol libre, où rien ne gêne l'essor de la pensée. Ce serait vous offenser que de ne pas vous ouvrir toute mon âme et tout mon coeur. Vous m'avez appelé. Me voici devant vous sans réserve et sans feinte. Mais ai-je besoin de dire que je croirais trahir les lois les plus sacrées de l'hospitalité, si je m'écartais en quoi que ce fût du respect dû aux consciences, aux convictions, à la foi, à la vie intérieure des âmes?

J'ai aussi mes convictions, j'ai aussi ma foi. S'il arrivait, par impossible, qu'elles fussent violemment attaquées sur cette terre hospitalière, je ne répondrais que par un tranquille silence, assuré que le calme convient à la raison et le dédain à l'indépendance intellectuelle. Mais pourquoi chercher des nuages dans un ciel pur? Nous sommes ici dans les régions sereines de la littérature, où vous m'avez convié, où tout est concorde, paix, amitié, sourire.

Mesdames et Messieurs,


Il me semble que, pour vous présenter la vie et l'oeuvre d'un grand écrivain, le mieux est d'exposer les faits dans l'ordre chronologique. Je vous dirai donc tout ce qu'on sait de Rabelais depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et nous étudierons ses livres à la date de leur apparition.

Je sais que je suis peu fait [pour] un auditoire tel que le vôtre, mais il ne faut rien affecter, pas même la modestie.




RABELAIS




Dans le jardin de la France, près d'une forêt, au pied d'une colline rocheuse que surmonte le vieux château des Plantagenet et des Valois, sur la rive droite de la Vienne, est assise la première ville du monde, au dire de son plus illustre enfant, ville fameuse, pour le moins; son blason l'atteste:

Chinon,

Petite ville, grand renom,

Assise dessus pierre ancienne,

Au haut le bois, au pied la Vienne.

Très antique cité que Grégoire de Tours appelle Caïno, ce qui fait qu'un Chinonais avec lequel nous allons faire connaissance en attribue la fondation à Caïn, premier bâtisseur de villes, Chinon à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième étalait gaîment, au soleil humide de la Touraine, ses rues tortueuses, ses clochers et ses tours. À cette époque, Antoine Rabelais, sieur de la Devinière, licencié ès lois, exerçait la profession d'avocat, et, comme le plus ancien avocat du siège, il fut en 1527, en l'absence des lieutenants général et particulier, chargé de la plus haute juridiction dans le ressort de Chinon. Son père était mort jeune; sa mère, Andrée Pavin, mariée en secondes noces à un sieur Frapin, lui donna six enfants, dont l'un devint chanoine d'Angers, seigneur de Saint-Georges et auteur de beaux et joyeux noëls en langage poitevin.

Au décès de sa mère, survenu en l'an 1505, Antoine Rabelais avait hérité le domaine, châtel et maison noble de Chavigny et tous les droits de fiefs, justice, seigneurie et juridiction, cens, rentes et devoirs, prés, pêcheries, pâtures appartenant à la défunte.

Il possédait dans la ville une vaste maison, dite la maison d'Innocent-le-Pâtissier, qui devint, vers la fin du seizième siècle, un cabaret à l'enseigne de la Lamproie. Une cave en dépendait. Pour aller de la maison à la cave, au rebours de ce qu'on fait ordinairement quand on va aux caves, il fallait monter à celle-là par autant de degrés qu'il y a de jours dans l'année, car elle était située beaucoup plus haut que le logis, au niveau du château qui domine la ville. Puis, pour y entrer, après avoir ainsi grimpé, on descendait par un arceau couvert de peintures. C'est pourquoi cette cave était dite la Cave-Peinte.

Antoine Rabelais possédait aussi, dans la paroisse de Sully, à une bonne lieue de Chinon, vis-à-vis la Roche-Clermaut, la métairie de la Devinière dont il portait le nom. Le clos en était planté de pineau. On nomme ainsi un raisin noir, à petit grain, dont la grappe a la forme d'une pomme de pin. Dire que le pineau de la Devinière était exquis, ce n'est pas assez dire. Écoutez plutôt le propos que certain buveur, enfant du pays, tient à la Saulaie, sur l'herbe drue, lors de la naissance de Gargantua: «Ô Lacryma Christi, c'est de la Devinière! Ô le gentil vin blanc! Et, par mon âme, ce n'est que vin de taffetas! Hen! hen! il est à une oreille, bien drapé de bonne laine.» «Drapé de bonne laine», notre buveur, qui connaissait la farce de Pathelin, parle comme le marchand qui vantait son drap. Et, quand il s'écrie que le pineau est à une oreille, c'est que les Chinonais mettaient le bon vin dans des cruchons à une oreille, ou, pour autrement dire, à une seule anse. Certains connaisseurs affirment que le vin de ce petit cru, bien que très honnête, était toutefois trop rustique et roturier pour qu'on l'habillât ainsi de taffetas et de velours. Ne les écoutons pas. Il vaut mieux nous en rapporter au buveur de la Saulaie. Appartient-il à un rabelaisien de déprécier le clos de la Devinière?

La femme d'Antoine Rabelais, qui était une Dusoul, avait déjà donné trois enfants à son mari, Antoine l'aîné, Jamet le cadet, et Françoise, quand, vers 1495, elle mit au monde un dernier-né, François, qui devait égaler en savoir les plus savants hommes de son siècle et conter les plus divertissantes et les plus profitables histoires qui aient jamais été contées en ce monde. On croit que notre François naquit non point à Chinon même, mais à la Devinière, dont le souvenir lui est resté toujours si cher, que, à l'instant même, nous n'osions pas en rabaisser les vignes, de peur d'irriter ses mânes joyeux.

De trois à cinq ans, il passa son temps comme les petits enfants du pays: «c'est à savoir: à boire, manger et dormir; à manger, dormir et boire; à dormir, boire et manger. Toujours se vautrait par les fanges, se mascarait le nez, se chauffourait le visage, éculait ses souliers, bâillait aux mouches et courait volontiers après les papillons,... patrouillait en tout lieu... Les petits chiens de son père mangeaient dans son écuelle.» C'est l'enfance de Gargantua que je vous dis là. Celle de François Rabelais fut pareille, je vous assure.

Vers l'âge de neuf ou dix ans, l'enfant fut envoyé non loin de la Devinière, au village de Seuilly, où il y avait une abbaye dont, une quarantaine d'années auparavant, un Guillaume Rabelais avait été tenancier et qui conservait des relations avec la famille du jeune François. Que ses parents l'y envoyassent pour l'y faire moine et voulussent consacrer au Seigneur leur dernier-né, nous l'ignorons. Nous ne savons pas même si sa mère n'était pas morte en lui donnant le jour, comme Badebec vint à trépasser en mettant Pantagruel au monde. Mais on ne peut s'empêcher de se rappeler, à ce sujet, ce propos du moinillon de Seuilly devenu vieux, sur ces mères qui destinent dès le bas âge leurs enfants au cloître: «Je m'ébahis, dit-il, qu'elles les portent neuf mois en leurs flancs, vu qu'en leurs maisons elles ne peuvent les porter ni souffrir neuf ans, non pas sept le plus souvent, et, leur mettant une aube seulement sur la robe et leur coupant je ne sais combien de cheveux sur le sommet de la tête, et avec certaines paroles, les font devenir oiseaux.» Par oiseaux, il entend les moines. Et il donne la raison qui, le plus souvent, meut les parents à mettre leurs enfants en religion. C'est que les moines, étant morts au monde, se trouvent incapables d'hériter. «Aussi, dit-il, quand, dans quelque noble maison, il y a trop d'enfants soit mâles, soit femelles, de sorte que, si chacun recevait sa part de l'héritage paternel, comme la raison le veut, la nature l'ordonne et Dieu le commande, les biens de la maison seraient épuisés, les parents se déchargent de leurs enfants en les faisant clergaux.» Clergaux, le mot est particulier à notre auteur, mais il s'entend de soi. François Rabelais trouva, dit-on, à Seuilly un jeune moine nommé Buinart, qui l'étonna par un sens droit et simple, un coeur inébranlable et un poing robuste, et dont il devait faire plus tard Frère Jean des Entommeures en ajoutant certes beaucoup à la nature. Mais, s'il est vrai que Frère Buinart se fâcha de la peinture, c'est qu'il était trop simple d'esprit, ou qu'il en jugeait par ouï-dire et sur l'avis des malveillants.

L'écolier, au sortir de Seuilly, entra comme novice dans le couvent de la Baumette, fondé par le roi René. Il y rencontra le jeune rejeton d'une vieille souche tourangelle, Geoffroy d'Estissac, qui devint évêque de Maillezais à vingt-trois ans, et deux des frères du Bellay, dont l'un était évêque et l'autre capitaine. Il se fit juger favorablement par tous trois et les prévint grandement en sa faveur.

Rabelais acheva son noviciat chez les Cordeliers de Fontenay-le-Comte, passa par tous les degrés de la cléricature et reçut les ordres vers 1520. Parmi tous ces moines qui, dit-on, faisaient voeu d'ignorance encore plus que de religion; il s'adonna avec ferveur aux études et, s'il est vrai, comme il semble, que plus tard, en peignant l'homme studieux, il se peignit lui-même, nous ne pouvons douter que sa jeunesse n'ait été chaste et recueillie, tout à fait exemplaire. Et vraiment on se plaît à reconnaître le jeune frère François, dans ce tableau si riche et si frais, qui orne un des chapitres du troisième livre de Pantagruel:

«Contemplez la forme d'un homme attentif à quelque étude, vous verrez en lui toutes les artères du cerveau tendues comme la corde d'une arbalète, ... de manière qu'en tel personnage studieux vous verrez suspendues toutes les facultés naturelles, cesser tous sens extérieurs, bref, vous le jugerez n'être en soi vivant, être hors soi abstrait par extase... Ainsi est dite vierge Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges; ainsi demeurent les Charites en pudicité éternelle. Et il me souvient avoir lu que Cupidon quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi il n'assaillait les Muses, répondit qu'il les trouvait tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à composition poétique, l'autre à disposition de musique, qu'approchant d'elles, il détendait son arc, fermait sa trousse, éteignait son flambeau, par honte et crainte de leur nuire. Puis ôtait le bandeau de ses yeux pour plus ouvertement les voir en face et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenait le plus grand plaisir du monde, tellement que souvent il se sentait tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces et s'endormait à l'harmonie, tant s'en faut qu'il les voulût assaillir ou de leurs études distraire.»

À Fontenay-le-Comte, Rabelais se sentit brûlé d'une soif inextinguible de savoir, de cette soif qui dévorait alors les plus vastes esprits et les âmes les plus nobles. Le grand souffle qui passait à cette heure sur le monde entier, ces tièdes haleines du printemps de l'esprit avaient touché son front.

Avec le génie antique l'humanité renaissait. L'Italie s'était éveillée la première à la science et à la beauté. Dans la patrie de Dante et de Pétrarque, la sagesse antique n'avait jamais pu mourir entièrement. Un fait étrange, conté, par un annaliste pontifical du quinzième siècle, Stefano Infessura, est comme le symbole de ce réveil.

C'était le 18 avril 1485; le bruit court dans Rome que des ouvriers lombards, en creusant la terre le long de la voie Appienne, ont trouvé un sarcophage romain portant ces mots gravés sur le marbre blanc: JULIA FILLE DE CLAUDIUS. Le couvercle soulevé, on vit une vierge de quinze à seize ans, dont la beauté, par l'effet d'onguents inconnus ou par quelque charme magique, brillait d'une éclatante fraîcheur. Ses longs cheveux blonds répandus sur ses blanches épaules, elle souriait dans son sommeil. Une troupe de Romains, émue d'enthousiasme, souleva le lit de marbre de Julia et la porta au Capitole où le peuple, en longue procession, vint admirer l'ineffable beauté de la vierge romaine. Il restait silencieux, la contemplant longuement, car sa forme, disent les chroniqueurs, était mille fois plus admirable que celle des femmes qui vivaient de leur temps. Enfin la ville fut si grandement émue de ce spectacle que le pape Innocent, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître sur le corps souriant de Julia, la fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. Mais le peuple romain ne perdit jamais le souvenir de la beauté antique qui avait passé devant ses yeux.

La Renaissance en Italie et dans toute l'Europe fut cela. Ce fut l'antiquité retrouvée, les lettres, les sciences antiques restaurées. Quelle vertu féconde, quelle puissance de vie renferment les chefs-d'oeuvre de la Grèce et de Rome! Ils sortent de la poussière et soudain la pensée humaine déchire son linceul. De ces vestiges épars, ensevelis depuis plus de mille ans, jaillit une source éternelle de rajeunissement. Les esprits, nourris de scolastique, formés aux disciplines étroites de l'école, trouvent au commerce des anciens une inspiration libératrice. Songez-y! En ces fragments grecs et latins, que l'on tirait de l'ombre des cloîtres, revivaient deux grandes civilisations, régies par des lois sages, soutenues par des vertus héroïques, honorées par l'éloquence, embellies par la poésie et les arts. Ce monde barbare, mort d'ignorance et d'effroi, comprenons mieux, comprenons tout à fait sa résurrection. Le génie grec fut par lui-même libérateur et sauveur; mais ce fut surtout l'effort qu'elles firent pour le pénétrer, qui délivra les âmes. Les idées de Platon et de Cicéron furent fécondes, sans doute; l'application et la discipline des esprits qui s'étudiaient à les pénétrer furent plus fécondes encore. Les hommes osèrent enfin penser! Croyant penser par les anciens, ils pensèrent par eux-mêmes. Voilà la Renaissance.

L'imprimerie, qui «par suggestion angélique», comme dit notre auteur, fut inventée vers le milieu du quinzième siècle, aida beaucoup à cette renaissance des études qui, pour son excellence, fut appelée du seul mot de Renaissance. L'imprimerie en ses commencements, cachée et déguisée, humble imitatrice de la calligraphie et tout occupée à copier des Bibles, grandit, s'étend et devient l'universelle dispensatrice des lettres sacrées et profanes. La presse multiplie les textes; c'est, pour parler avec pantagruélisme, c'est l'énorme pressoir d'où jaillit pour tous le vin de la connaissance.

Paris, qui avait eu sa première presse sous Louis XI, dans une cave de la Sorbonne, en compte bientôt vingt ou trente. La docte ville de Lyon en possédait déjà cinquante au commencement du seizième siècle. L'Allemagne en avait alors plus de mille. La foire des livres est pour Francfort une source inépuisable de richesse. Les trésors de l'antiquité, renfermés naguère dans les coffres de quelques humanistes, courent, circulent partout. Virgile est imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon en 1512. Les lettrés de tous les pays échangent entre eux leurs idées et leurs découvertes. Dans la ville de Bâle, au fond d'une boutique d'imprimeur, un petit vieillard maigre et débile, Érasme de Rotterdam, conduit d'un coeur inlassable l'humanité vers plus de science et de conscience.

En même temps que le passé se révèle dans sa gloire et sa beauté classiques, les navigations de Vasco de Gama, de Colomb et de Magellan font apparaître la vraie figure de la terre, et le système de Copernic, brisant les cercles étroits du ciel astrologique, découvre soudain l'immensité des univers.

En France, les études sont restaurées; les collèges s'y créent de toutes parts, protégés par les évêques contre la paresse et la barbarie des moines. La scolastique sèche et stérile se meurt: sa mort est, dans le domaine de l'esprit, la mort de la mort. La scolastique est morte; tout renaît, tout refleurit, tout sourit.

Frère Rabelais, en son couvent de Fontenay, ressentait cette ardeur de savoir et de comprendre qui embrasait alors l'élite des esprits. Là, parmi tous ces moines qui n'étudiaient point de peur d'attraper les oreillons, il se trouvait trois ou quatre religieux, adonnés, comme lui, aux études antiques. L'un d'eux ne nous est connu que par le surnom grec de Phinetos. Un autre est ce Pierre Lamy qui, déjà très avancé dans les études grecques, lorsque Frère François, plus jeune, s'y essayait, avait acquis par ses connaissances l'estime des plus fameux humanistes.

En ce temps-là, par tous les pays, les adeptes de la science se connaissaient, se recherchaient, formaient comme des confréries secrètes. Ils s'allaient visiter les uns les autres et se livraient entre eux à de doctes entretiens, d'une liberté dont nos conversations académiques ne donnent point l'idée. Ou, si l'on ne pouvait se voir, on s'écrivait. La correspondance des savants d'alors répondait à ce que sont, de nos jours, la collaboration aux revues spéciales et les communications à l'Institut. La quantité de lettres érudites échangées entre humanistes est prodigieuse. «Je suis accablé de lettres d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Allemagne», dit Henri Estienne. Érasme nous apprend qu'il recevait une vingtaine de lettres par jour et qu'il en écrivait quarante.

Les moines hellénistes de Fontenay fréquentaient les esprits élégants de la contrée: Jean Brisson, avocat du roi, et sa parenté, qui excitaient le Frère François à jeter le froc aux orties, espérant jouir ensuite plus librement, de sa conversation; Artus Caillé, premier lieutenant particulier de Fontenay; André Tiraqueau, gendre de Caillé, juge à Fontenay; Aymery Bouchard, président du Tribunal de Saintes, tous humanistes et grands admirateurs de l'antiquité, tous gens à trouver aux Pandectes des grâces infinies et qui, comme Pantagruel, sachant par coeur les beaux textes du droit romain, les conféraient avec philosophie. N'espéraient-ils pas (et non sans raison) retrouver dans ces vieux textes des règles droites et des lois justes? Près d'eux, Rabelais devint lui-même assez bon légiste et grand admirateur de Papinien.

Pierre Lamy était en correspondance avec l'illustre annotateur des Pandectes, qui, mieux que personne en France, savait le grec et le latin et qui conciliait avec ses doctes études les hautes fonctions de secrétaire du roi, Guillaume Budé. Ce grand homme écrivait au religieux de Fontenay des lettres très érudites, en grec et en latin; et, dans chaque lettre, il mettait un mot pour le jeune Rabelais: «Saluez de ma part votre frère en religion et en science... Adieu et saluez quatre fois en mon nom le gentil et savant Rabelais ou de vive voix, s'il est près de vous, ou par écrit, s'il est absent.»

Le gentil et savant Rabelais aspirait à l'honneur de recevoir aussi une lettre du grand homme. Pierre Lamy promit de la lui obtenir; mais, pendant assez longtemps, ses soins demeurèrent sans effet. Frère François, ne recevant rien, dénonça plaisamment son compagnon à Guillaume Budé comme s'étant targué d'un crédit imaginaire. Budé entra dans la plaisanterie qui, toute surchargée de droit romain, n'était pas des plus légères. Ces géants de l'érudition jouaient avec le Digeste comme Gargantua avec la grosse cloche de Notre-Dame.

Le juge Tiraqueau, qui venait d'épouser en 1512, à vingt-quatre ans, demoiselle Marie Caillé, âgée de onze ans, recherchait les meilleurs moyens d'instruire, éduquer, former sa jeune épouse. À cet effet, il consulta les anciens, et, après avoir conféré une multitude de textes, il composa hâtivement un traité De legibus connubialibus, auquel il fit travailler, à ce qu'on suppose, les jeunes et savants cordeliers de Fontenay et qui fut imprimé en l'an 1513. Voici, en substance, la doctrine de Tiraqueau sur les droits et les devoirs des époux:

La femme est inférieure à l'homme; à elle d'obéir; à lui de commander. La nature le veut ainsi.

La force et la raison sont le partage de l'homme.

Il faut choisir une femme qui ne soit ni trop belle ni trop laide, dont la condition soit en rapport avec celle où l'on se trouve soi-même, sans pourtant éviter trop soigneusement d'épouser une fille noble. Il convient de fuir l'hymen des veuves et des filles déjà mûres. Les hommes doivent se marier à trente-six ans: les filles à dix-huit. (Nous venons de voir que Tiraqueau avait épousé à vingt-quatre ans une fille de onze ans.) On fera bien de s'enquérir de la famille, de la patrie, du caractère de la future épouse.

Fiançailles: Que les femmes ne s'ornent pas pour d'autres que leurs maris présents ou futurs. Que chacun découvre à son futur conjoint ses imperfections sans que pour cela la jeune fille doive se dévêtir devant son fiancé.

Le mari ne doit pas permettre à sa femme de se considérer comme son égale. Il se gardera pourtant de la frapper et de la maltraiter en quelque manière que ce soit; car elle a deux vengeances toutes prêtes. L'une s'entend assez; l'autre est le poison.

La femme a pour domaine le jardin; pour outil la quenouille. L'époux peut prendre conseil de sa femme; mais qu'il se garde de lui découvrir ses secrets.

Que ceux qui veulent être aimés de leur femme l'aiment en retour et lui soient strictement fidèles. Que les époux s'abstiennent de recourir aux incantations, aux philtres et autres sortilèges par lesquels on pense gagner le coeur. Que ce soit à force d'affection mutuelle et par d'autres moyens honorables qu'ils fassent entre eux naître, durer et croître l'amour conjugal.

Sans doute, le docte Tiraqueau ne traite pas les femmes comme on le faisait alors communément par toute la Gaule dans les contes et les farces: Il n'a pas le ton de l'auteur des Quinzes joies du mariage. Il veut être juste. C'est bien ce qui est grave. Être souverainement juste avec les femmes, c'est leur faire une souveraine injure. En dépit des louanges que lui donna Rabelais, Tiraqueau, en toutes choses, manquait de douceur et d'agrément. Il disait que, les femmes bonnes étant rares, on ne doit pas faire des lois pour elles. Il les faisait pâtir pour les méchantes. Enfin, sans être l'ennemi des femmes, il n'était pas leur ami, puisqu'il n'était pas l'ami des grâces. Son livre fit quelque bruit. Aymery Bouchard, président du Tribunal de Saintes, très ami des cordeliers hellénistes de Fontenay et de Tiraqueau lui-même, entreprit de réfuter le De legibus connubialibus, dans un livre latin portant par un raffinement d'élégance un titre grec, De la nature des femmes, apologie du sexe si durement traité par le juge de Fontenay.

Rabelais était l'ami d'Aymery Bouchard; il était plus encore, ce semble, l'ami d'André Tiraqueau. Celui-ci consulta sur cette querelle de légistes le jeune cordelier, bien que ce ne fût pas matière de bréviaire.

Il y avait dans l'affaire un point obscur pour Tiraqueau. Aymery Bouchard disait dans son livre que les femmes l'avaient pris pour avocat, le chargeant de les défendre contre l'auteur du De legibus connubialibus. Le juge de Fontenay ne comprenait pas que les femmes eussent songé à prendre un défenseur dans un procès qui roulait sur un livre qu'elles n'avaient pas lu, puisqu'il était écrit en latin. Comment se savaient-elles attaquées? se demandait anxieusement le juge de Fontenay. Sur ce point difficile, Frère François donna une explication dont Tiraqueau se tint pour satisfait.

—Aymery, lui dit le jeune moine, Aymery qui a le goût des femmes (mulierarius, dit le texte) a bien pu se laisser aller, à table ou au coin du feu, à leur traduire en français, à sa façon, les endroits du livre où le sexe n'est pas toujours ménagé. Il voulait vous noircir afin de se faire bien venir d'elles.

On voit que déjà le jeune Frère François observait et connaissait la nature. Mais, trop savant pour ne pas consulter les anciens, il allégua aussitôt l'autorité de Lucien qui recommande à l'orateur de plaire aux femmes s'il veut réussir.

C'est ainsi que François Rabelais, à la fleur de l'âge, mêlé à cette docte querelle, fut appelé à considérer le mariage dans ses avantages et ses inconvénients, entre lesquels nous verrons plus tard son autre lui-même, Panurge, suspendu.

En 1520, Pierre Lamy se rendit à Saintes, auprès du président Aymery Bouchard, défenseur des femmes. Durant son séjour dans cette ville, il écrivit au juge Tiraqueau, adversaire des femmes, une lettre latine qui nous a été conservée et qui nous montre que la mutuelle amitié des deux champions n'avait pas péri dans la querelle. Il y est parlé de Rabelais comme d'un très jeune homme, déjà plein de science, mais qui ne s'essaye que depuis peu de temps à écrire en grec.

«J'éprouve, dit Pierre Lamy, une violente contrariété lorsque je prévois que si j'ai dû, dans l'intérêt d'Aymery, rester longtemps éloigné de ceux dont le regret me consume, c'est-à-dire vous et notre cher Rabelais, le plus érudit de nos frères franciscains, d'un autre côté, pour revenir près de vous, ce qui, à ma grande joie, ne tardera guère, il faudra m'arracher aux délices d'Aymery. Mais je trouve une puissante consolation dans la pensée qu'en jouissant de l'un de vous deux, je jouis de l'autre, tant vous vous ressemblez par le caractère et par la science, et que ce même Rabelais, si diligent à remplir les devoirs de l'amitié, nous tiendra fréquemment compagnie par ses lettres, tant latines, dont la composition lui est très familière, que grecques, dans lesquelles il s'essaye depuis quelque temps... Je me réserve de vous en dire plus long quand nous pourrons à loisir reprendre nos assemblées sous notre bosquet de lauriers et nos promenades dans les allées de notre petit jardin.»

Il n'est pas surprenant que Rabelais, qui s'essayait en 1520 à écrire en grec des lettres familières, fût capable, quatre ans plus tard, de composer en cette langue des vers à l'imitation de Méléagre. Il célébra le De legibus connubialibus en une épigramme que, selon la coutume du temps, Tiraqueau fit imprimer en tête du livre, dans l'édition de 1524. En voici la traduction littérale:

«Voyant ce livre dans les demeures Élyséennes, hommes et femmes indistinctement diront: «Les lois par lesquelles le fameux André a enseigné à ses Gaulois l'union conjugale et la gloire du mariage, si Platon nous les avait apprises, y aurait-il parmi les hommes quelqu'un de plus illustre que Platon?»

L'ouvrage célébré de la sorte n'est qu'une indigeste compilation, un recueil de textes assemblés sans art ni critique. Tiraqueau plus grand que Platon!... La louange démesurée et vaine se perd dans son immensité même. Le tort en est moins à Rabelais qu'à l'esprit d'un temps où l'on ne gardait nulle mesure dans l'éloge comme dans l'invective.

Après ce que nous venons de voir, on ne peut pas dire que la règle de Fontenay fût très sévère ni que les religieux y vécussent séparés du monde. Mais le Chapitre et la plupart des moines voyaient d'un mauvais oeil les trois ou quatre hellénistes de la communauté. Ils craignaient que la science ne perdît les âmes et particulièrement la science du grec. Cette crainte ne leur était pas particulière; on l'avait dans tous les couvents. On y croyait que le grec rendait hérétique. À Fontenay, un frère Arthus Coultant, entre autres religieux, se montrait très contraire aux hellénisants, si l'on en juge par le ressentiment qu'il inspira à Rabelais, dont c'était la bête noire. Espion et calomniateur, il rendait aux moines studieux tous les mauvais offices. C'est ce que notre auteur donne à entendre en l'appelant, dans son indignation joyeuse, frère articulant, c'est-à-dire regardant curieusement, et frère diabliculant, c'est-à-dire calomniant.

Enfin, le Chapitre fit faire des perquisitions dans les cellules de Pierre Lamy et de François Rabelais. On y découvrit des livres grecs, quelques écrits venus d'Allemagne et d'Italie et des ouvrages d'Érasme. Ces livres furent confisqués. En outre une lourde accusation pesait sur les deux savants. On leur reprochait qu'au lieu de consacrer à la mense conventuelle les profits qu'ils retiraient de la prédication évangélique, ils les affectaient à l'entretien d'une nombreuse bibliothèque. C'est là un grief dont nous ne pouvons être juges, mais dont on sent la gravité.

Pierre Lamy et François Rabelais, privés de livres et de papier, mis au secret, éprouvaient de grands maux et en redoutaient de pires, du fait de ces malheureux moines que l'ignorance et la peur rendaient crédules et méchants. Frère François, prudent et sage, craignait les farfadets. Ainsi appelait-il le frère Arthus et tous autres frères diabliculants. Pierre Lamy n'était pas plus rassuré. En ces conjonctures, ce très savant homme se rappela que les anciens Romains pratiquaient la divination en lisant un livre à l'endroit qu'avant de l'ouvrir ils avaient marqué de l'ongle et qu'employant de préférence, à cet usage, les oeuvres de Virgile, ils appelaient cette façon de découvrir l'avenir les sorts virgiliens. Il prit un Virgile, glissa le doigt dans le livre fermé, l'ouvrit et lut à l'endroit ainsi marqué ce vers:

Heu! fuge crudeles terras, fuge littus avarum!

Ah! fuis ces terres cruelles, fuis ce rivage avare!

Pierre Lamy et François Rabelais ne méprisèrent point les avertissements de l'oracle. Trompant leurs geôliers, ils échappèrent par une fuite prompte aux griffes des cruels farfadets et trouvèrent dans la contrée une retraite sûre, car ils y avaient des amis. L'état d'un religieux fugitif n'en était pas moins précaire et dangereux. Cachés on ne sait où, malades de tourment et d'inquiétude, ils font agir en leur faveur de puissants personnages et trouvent des protecteurs jusques auprès du roi.

Le grand Guillaume Budé, à qui ils ont écrit l'un et l'autre, leur répond avec l'éloquente et sincère indignation d'un helléniste qui voit des hellénistes frappés pour avoir cultivé les belles études par lui-même cultivées avec amour. Sa lettre, pompeusement indignée, est dans ce style ampoulé propre à toutes les épîtres des savants d'alors et dont Rabelais va nous donner bientôt d'assez beaux exemples. Car il cicéronisait au besoin. Voici, traduit en français, un passage suffisamment ample de la lettre de Guillaume Budé: «Ô Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte congrégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue jusqu'à moi! J'apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à cause de votre zèle pour l'étude de la langue grecque, vous êtes inquiétés et vexés de mille manières par vos frères, ces ennemis jurés de toute littérature et de toute élégance. Ô funeste délire! Ô incroyable égarement! Ainsi ces moines grossiers et stupides ont poussé l'aveuglement jusqu'à poursuivre de leurs calomnies ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer la communauté tout entière!... Nous avions déjà appris et vu de nos yeux quelques traits de leur fureur insensée; nous savions qu'ils nous avaient attaqué nous-même comme le chef de ceux qu'avait saisis, ainsi qu'ils le disent, la fureur de l'hellénisme, et qu'ils avaient juré d'anéantir le culte des lettres grecques, restauré depuis quelque temps à l'éternel honneur de notre époque...

«Tous les amis de la science était prêts, chacun dans la mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations vers la science universelle... Mais j'ai appris que ces tribulations avaient cessé depuis que vos persécuteurs ont su qu'ils se mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi lui-même. Ainsi, vous êtes sortis à votre honneur de cette épreuve et vous allez, je l'espère, vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur.»

Rabelais reçut du grand humaniste une lettre à peu près semblable. Budé le félicite surtout d'avoir récupéré ses livres et d'être désormais à l'abri de toute violence.

«J'ai reçu d'un des plus éclairés et des plus humains d'entre vos frères et je lui ai fait affirmer sous serment la nouvelle qu'on vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous arbitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à votre tranquillité premières.»

Guillaume Budé ne se trompait pas. Les deux cordeliers étaient hors de danger. Les affaires de Rabelais allaient au mieux: Frère François recevait du pape Clément VII un indult qui l'autorisait à passer dans l'ordre de saint Benoît et à entrer dans l'abbaye de Maillezais avec le titre et l'habit de chanoine régulier et la faculté de posséder des bénéfices. Ces licences ne suffirent pas encore à Rabelais qui, sans les farfadets, eût été, peut-être, un excellent moine: mais il ne pouvait souffrir le son des cloches et n'aimait pas à interrompre ses études pour aller à matines. Il se mit à courir le monde, disant la messe à l'occasion.

Cette irrégularité n'était pas pour choquer excessivement l'évêque de Maillezais qui savait quel homme exquis était Frère François, puisqu'il l'avait eu pour condisciple à la Baumette.

Geoffroy d'Estissac était un jeune prélat, monté en 1518, à moins de vingt-cinq ans, avec dispense, sur le siège de Maillezais, où il menait une vie élégante et seigneuriale. Maillezais, assise sur son plateau, au milieu du marais vendéen, domine l'une des deux branches que forme l'Aulise, affluent de la Sèvre Niortaise. Là s'élevait une antique abbaye, érigée en évêché par le pape Jean XXII. Geoffroy d'Estissac qui, à la manière des seigneurs de la Renaissance, menait une vie splendide, donnait à l'église abbatiale, nouvellement reconstruite, un portail tout étincelant des merveilles de la nouvelle architecture et transformait les bâtiments conventuels en un palais de goût italien, avec un cloître charmant, une fontaine jaillissante, de larges et nobles escaliers. Autour de cette belle demeure, Geoffroy d'Estissac plantait des jardins pleins de fleurs et d'herbes rares. Reçu à Ligugé et logé, peut-être, dans le donjon circulaire où l'on montre encore sa chambre, Rabelais se retrouva en bonne compagnie de savants. Il s'y lia notamment d'amitié avec Jean Bouchet, Poitevin comme lui, procureur à Poitiers, auteur des Annales d'Aquitaine et d'une multitude d'écrits en prose et en vers. Il y avait à Ligugé, nous dit-on, bons fruits et bons vins, mais surtout bons livres et doctes entretiens. Rabelais a vanté le cru de Ligugé. Peut-être y a-t-il mis un peu de complaisance. Et je vous dirai, à ce propos, que je soupçonne notre François de ne s'être jamais connu en vins. Il ne parle que de bouteilles; mais ses bouteilles étaient des livres et il ne s'enivrait que de sagesse et de bonne doctrine.

Geoffroy d'Estissac aimait les humanistes et ne haïssait pas les réformateurs. Il y avait alors en France beaucoup d'évêques et de cardinaux qui protégeaient les savants et favorisaient la diffusion des textes profanes et sacrés. La Cour, jusqu'à cette date de 1524, était favorable aux nouveautés. La Réforme, qui était née en France avant Luther, n'avait pas de meilleure amie que la douce et pieuse soeur du roi, Marguerite d'Angoulême, duchesse d'Alençon, puis reine de Navarre. Le roi lui-même y inclinait. Les rois de France ont toujours résisté aux papes autant qu'ils l'ont pu et François Ier serait sans doute demeuré jusqu'au bout favorable aux réformateurs français s'il n'avait pas eu besoin du Saint-Siège contre Charles-Quint et les Impériaux.

La Sorbonne, les moines et le menu peuple tenaient au contraire pour les vieilles moeurs et les vieilles croyances. Les petites gens des villes les soutenaient, les défendaient avec quel zèle, avec quelle fureur, on le verra bientôt. Aussi n'est-il pas surprenant que Frère François, suspect aux moines de Fontenay, ait été traité favorablement par l'évêque de Maillezais. Frère François était merveilleusement studieux. Nous savons par lui-même qu'à Ligugé, il travaillait au lit, dans sa petite chambre. Ce n'était point mollesse; mais la chambre n'était pas chauffée. Les gens de ce temps-là n'avaient pour se garantir du froid que les courtines de leur lit et le manteau de la cheminée. François Rabelais se forma un savoir qui étonnait ses plus doctes contemporains. Il devint philosophe, théologien, mathématicien, jurisconsulte, musicien, arithméticien, géomètre, astronome, peintre et poète. En cela il égalait Érasme et Budé. Mais en quoi il est unique ou du moins étrangement rare dans son siècle, c'est que sa science n'était pas seulement de livres; elle était de nature; non littérale, mais d'esprit; non seulement de mots, mais de choses, et vivante.

Aussi n'est-il pas surprenant qu'il ait pensé à étudier la médecine comme la science qui pénétrât le plus avant dans le secret de la vie, du moins pouvait-on l'espérer en ce temps de grandes espérances. La Faculté de médecine de Montpellier était fort ancienne. L'enseignement y avait été apporté par les Arabes et les Juifs. Elle était illustre par ses professeurs, ses privilèges et ses doctrines. François Rabelais se rendit à Montpellier; mais il ne s'y rendit pas tout droit, ni par le plus court. Telle n'était pas sa méthode. Il aimait les beaux voyages et, comme on dit d'Ulysse, les longues erreurs. Ainsi que Jean de La Fontaine, qui devait l'imiter en cela comme dans l'art de conter, volontiers il s'amusait à prendre le plus long. Chemin faisant, selon toute probabilité, il visita les villes et universités de France, Paris, Poitiers, Toulouse, Bourges, Orléans, Angers. Enfin, le 17 septembre de l'an 1530, il s'inscrivait en ces termes sur le registre de la Faculté de médecine de Montpellier: «Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis rendu ici à l'effet d'étudier la médecine et me suis choisi pour parrain l'illustre maître Jean Schyron, docteur et régent dans cette université. Je promets observer tous les statuts de ladite Faculté de médecine, lesquels sont d'ordinaire gardés par ceux qui ont, de bonne foi, donné leur nom et prêté serment suivant l'usage et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce dix-septième jour de septembre, l'an de Notre-Seigneur 1530.»

Que François Rabelais ait fait d'excellentes études de médecine, ce n'est pas douteux. Nous savons qu'il acquit surtout des connaissances approfondies en anatomie et en botanique. Sa curiosité, son ardeur pour la science étaient inextinguibles. Mais il était aussi très prompt au plaisir. Ayant trouvé à Montpellier joyeuse compagnie, il prenait sa large part des amusements auxquels se livrait la jeunesse de l'école. Nous tenons de lui-même qu'il se divertit beaucoup à jouer une comédie, ou plutôt une farce avec ses condisciples Antoine Saporta, Guy Bouguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet et Jean Perdrier. C'était une de ces farces dans le genre de Pathelin, si chères au peuple de France, au temps du roi Louis XII, pleines de traits vifs et de bon comique. Rabelais l'intitule lui-même: «La morale comédie de celui qui avait épousé une femme muette», et nous en donne un résumé très suffisant pour en connaître l'action. La femme était muette. Son bon mari voulait qu'elle parlât. Elle parla par l'art du médecin et du chirurgien qui lui coupèrent le filet. Dès qu'elle eut recouvré la parole, elle parla tant et tant que son mari excédé retourna au médecin pour lui demander de remédier à ce mal et de la faire taire.

—J'ai bien en mon art, répondit le médecin, des remèdes propres à faire parler les femmes. Je n'en ai pas pour les faire taire. Le remède unique contre bavardage de femme est surdité du mari.

Le pauvre mari accepta ce remède, puisqu'il n'y en avait point d'autre. Les médecins, par on ne sait quel charme qu'ils firent, le rendirent sourd. La femme, voyant qu'il n'entendait mot, et qu'elle parlait en vain, de dépit de ne pouvoir se faire entendre devint enragée. Le médecin réclama son salaire. Le mari répondit qu'il n'entendait pas sa demande. Le médecin lui jette au dos une poudre par la vertu de laquelle il devient fou. Le mari fou et la femme enragée se mirent d'accord pour battre le médecin et le chirurgien qui restèrent demi-morts sur le carreau. Ainsi finit la comédie. Rabelais dit qu'il ne rit jamais plus qu'à ce patelinage. Nous n'en sommes pas surpris. Il aimait les farces et celle-ci est excellente. Et, ce qui n'était pas pour déplaire à un humaniste, on y trouve du Térence. Le dénouement en est pris à l'admirable farce de Pathelin. Molière, pour son Médecin malgré lui, a puisé largement dans l'analyse donnée par Rabelais. Voici bien des siècles illustres de théâtre dans ce divertissement d'écoliers.

Parmi les plaisirs que prenait Rabelais en ses études de médecine, il faut compter ses promenades aux Îles d'Or, qu'on appelle aussi Stoechades et que nous nommons îles d'Hyères, que baigne la mer bleue, à cinq lieues de Toulon, toutes fleuries d'orangers, de vignes, d'oliviers, de chênes-lièges, de pins, de palmiers, et de lauriers-roses. Il se plaisait tellement en ces îles qu'il imagina plus tard de s'en dire le caloyer, titre religieux en usage parmi les chrétiens d'Orient.

Promu au grade de bachelier, il fit, selon l'usage, un cours public et commenta les Aphorismes d'Hippocrate et l'Ars Parva de Gallien, et il quitta la Faculté sans y avoir obtenu le doctorat. Rabelais ne pouvait durer longtemps dans le même lieu.

Lyon l'attirait. Cette ville était, plus encore que Paris, la ville des imprimeurs. Les savants y affluaient, sûrs d'y trouver du travail et des relations. Il s'y rendit au commencement de l'année 1532. À partir de novembre de la même année, il exerça les fonctions de médecin de l'Hôtel-Dieu, à raison de quarante livres par an.

Nous le voyons, en médecine, partagé entre deux doctrines, l'autorité des anciens, qui était alors souveraine (on jurait par Hippocrate), et l'étude de la nature, à laquelle son génie le portait constamment. Il faisait des dissections, pratique condamnée par l'Église et réprouvée par les moeurs, à laquelle les savants ne se livraient guère. André Vésale, trop jeune encore, n'avait pas commencé sa chasse aux cadavres sous les gibets et dans les cimetières. Rabelais, dans l'Hôtel-Dieu de Lyon, disséqua publiquement un pendu. Étienne Dolet, qui s'était fait déjà un nom parmi les humanistes, célébra ce fait comme extraordinaire et louable, dans un discours en vers latins que, par une fiction hardie, il mettait dans la bouche du supplicié. Il lui faisait dire:

«Étranglé par le noeud, fatal; je pendais misérablement à la potence. Fortune inespérée et qu'à peine j'eusse osé demander au grand Jupiter! Me voici l'objet des regards d'une vaste assemblée; me voici disséqué par le plus savant des médecins, qui va faire admirer dans la machine de mon corps l'ordre incomparable, la sublime beauté de la structure du corps humain, chef-d'oeuvre du Créateur. La foule regarde, attentive... Quel insigne honneur et quel excès de gloire! Et dire que j'allais être le jouet des vents, la proie des corbeaux tournoyants et rapaces! Ah! le sort peut maintenant se déchaîner contre moi. Je nage dans la gloire.»

Rabelais était lié d'amitié avec Étienne Dolet, de quatre ans plus jeune que lui; au cours de ses travaux, il observa un petit poisson qu'il crut reconnaître pour être le garum, sorte d'anchois qui servait chez les anciens à préparer un condiment très recherché. Après divers essais, il se flatta d'avoir recomposé la formule de l'antique saumure et, l'ayant mise en vers latins, l'envoya à Dolet avec un flacon de Garum. Il est admirable de voir les curiosités encyclopédiques des humanistes s'étendre sur la gastronomie latine et les antiquités culinaires. Bons savants qui refaisaient, la plume à la main, les soupers de Lucullus et en réalité se régalaient chichement chez le traiteur d'une andouille ou d'une demi-aune de boudin. Encore leur fallait-il le plus souvent se contenter d'un hareng.

François Rabelais, à Lyon, se partageait entre l'hôpital et la boutique de Sébastien Gryphe. L'érudition le disputait à la médecine. L'érudition l'emporta, du moins un moment. Il s'absenta de l'Hôtel-Dieu sans congé, et, pour cette faute, fut immédiatement remplacé. Alors, pour vivre, il fit des livres qui se vendaient dans la boutique de la rue Mercière, où pendait un griffon pour enseigne. Ce griffon était l'emblème parlant de Sébastien Gryphe, imprimeur et libraire, venu de Souabe s'établir à Lyon vers 1524 et qui, quatre ans plus tard, était célèbre pour la beauté des textes grecs et latins sortis de ses presses. Rabelais publia chez Sébastien Gryphe, en 1533, les Epistolae medicinales Manardi, qu'il dédia au juge Tiraqueau, et les Aphorismes d'Hippocrate, avec une épître à l'évéque Geoffroy d'Estissac. Il n'avait pas oublié les jours de Fontenay-le-Comte et de Ligugé. Notre auteur crut devoir donner cette édition des Aphorismes, bien qu'il y en eût déjà d'autres, parce qu'il possédait un beau manuscrit ancien de cet ouvrage, contenant des gloses abondantes. Il y puisa avec plus d'enthousiasme que de critique et ne craignit pas d'éclaircir ce qui par soi-même était déjà suffisamment clair. Si l'on en croit M. Jean Plattard, bon juge en ces questions, François avait encore beaucoup à apprendre en matière d'érudition pour prendre place parmi les grands humanistes de l'époque.

Il publia en même temps, avec une épître liminaire mi-grecque mi-latine au défenseur des femmes, Aymery Bouchard, devenu conseiller du roi et maître des requêtes, deux morceaux de droit romain, le testament de Lucius Cuspidius, et un contrat de vente. Du coup, François n'avait pas eu la main heureuse. C'était deux pièces fausses, très fausses, absolument fausses. Le testament de Cuspidius avait été fabriqué au siècle précédent par Pompeius Lactus et le contrat de vente était l'oeuvre de Jovianus Pontanus qui en avait fait le prologue d'un dialogue comique intitulé Actius. Comment un si habile homme put-il commettre une telle méprise? Il aimait l'antiquité; l'amour rend aveugle et l'enthousiasme nuit à la critique. Nous devons nos connaissances des anciens à ces grands hommes de la Renaissance. N'abusons pas contre eux de ce qu'ils nous ont appris. Et, puisque les contemporains de Rabelais ne semblent pas avoir trop universellement contesté l'authenticité de ces deux pièces, ne faisons pas à l'éditeur un grief trop lourd d'une erreur que son époque avait peine à reconnaître. Enfin, si le grand Tourangeau ne se méfia pas assez des compatriotes du Pogge, ne donnons pas dans le travers opposé, ne péchons pas par trop de défiance et n'attribuons pas au Pogge lui-même les oeuvres de Tacite.

Les humanistes formaient, au seizième siècle, comme un État par le monde, la république des lettres. Le mot est du temps. Et le vieil Érasme de Rotterdam était le prince de cette république spirituelle. Rabelais, qui avait naguère souhaité très ardemment une lettre de l'illustre Guillaume Budé, saisit l'occasion qui lui fut offerte en 1532, à Lyon, de correspondre avec ce grand Érasme. Un prélat, ami des lettres, comme il y en avait tant alors, Georges d'Armagnac, évêque de Rodez, avec qui il venait de faire connaissance, le chargea, au mois de novembre, de faire parvenir à Érasme un exemplaire des oeuvres de Flavius Josèphe. Rabelais accompagna cet envoi d'une lettre latine au grand homme qui achevait alors à Bâle une vie de labeur et de gloire. Pour une raison qui n'a pas encore été expliquée, que je sache, cette lettre porte en suscription le nom inconnu de Bernard de Salignac. Mais il n'est pas douteux que Désiré Érasme n'en soit le destinataire.

En voici, traduits littéralement, les passages les plus dignes d'intérêt:

«J'ai saisi avec empressement cette occasion, ô mon père humanissime, de te prouver, par un hommage reconnaissant, quels sont pour toi mon profond respect et ma piété filiale. Mon père, ai-je dit? Je t'appellerais ma mère, si ton indulgence m'y autorisait. Car ce que nous voyons des mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l'avoir vu, avant de savoir même ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent contre l'inclémence de l'air, tu l'as fait pour moi, moi dont le visage ne t'était point connu, et dont le nom obscur ne pouvait t'être favorable. Tu m'as élevé; tu m'as prêté les chastes mamelles de ton divin savoir; tout ce que je suis, tout ce que je vaux, je le dois à toi seul. Si je ne le publiais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois, père chéri, honneur de la patrie, appui des lettres, champion indomptable de la vérité.»

Cette lettre exprime, avec la grandiloquence que comportait alors le genre épistolaire, des sentiments très vrais et très sincères. Rabelais avait beaucoup pratiqué les écrits d'Érasme; il avait surtout lu et relu les Apophtegmes et les Adages; et il lui arrivait souvent, quand il écrivait, de reproduire quelque endroit de ces deux ouvrages. Il le faisait d'autant plus volontiers qu'alors il était louable d'imiter et honorable de prouver d'abondantes lectures.

En même temps qu'il accomplissait les travaux d'érudition qui le mettaient en honneur parmi les lettrés, il donnait çà et là quelques heures à d'autres ouvrages méprisés des savants, mais qu'aujourd'hui nous trouvons très dignes d'intérêt. Il faisait des prédictions et des almanachs en langue vulgaire pour le commun des lecteurs, et il y mettait beaucoup plus du sien que dans ses publications savantes. Il y mettait à foison des joyeusetés et de grosses facéties, et aussi les maximes d'une haute sagesse. Ses prédictions n'étaient que moqueries et brocards à l'endroit des astrologues et des devins. Il y raillait les tireurs d'horoscopes et donnait de son incrédulité à leur endroit des raisons excellentes. «La plus grande folie du monde, disait-il, est de penser qu'il y ait des astres pour les rois, papes et gros seigneurs, plutôt que pour les pauvres et souffreteux: comme si nouvelles étoiles avaient été créées depuis le temps du déluge ou de Romulus ou Pharamond à la nouvelle création des rois.»

En ces petits livres populaires, il exprime constamment l'idée d'un dieu par qui l'univers est régi. Annonçant dans l'almanach pour 1533 les mutations futures des royaumes et des religions, il se hâte d'ajouter:

«Ce sont secrets du conseil étroit du roi éternel, qui tout ce qui est et qui se fait modère à son franc arbitre et bon plaisir, lesquels vaut mieux taire et les adorer en silence.»

Dès 1532, Rabelais avait accompli une tâche plus humble encore et qui devait pourtant le conduire à faire le plus singulier, le plus étonnant, le plus merveilleux livre du monde. Il avait rédigé, sur un thème populaire, une histoire pour amuser les ignorants et les simples, une histoire de géant, les Grandes et inestimables chroniques de Gargantua. Ce Gargantua n'était pas un personnage de l'invention de Rabelais. Sa renommée se perdait dans la nuit des temps; sa popularité était grande surtout dans les campagnes: dans toutes les provinces de France, les paysans avaient à conter des prodiges incroyables de sa force, des miracles de son appétit. En mille endroits, on montrait d'énormes pierres, des quartiers de roc, qu'il avait apportés, une butte, une colline tombée de sa hotte. Le récit de Rabelais, intitulé: Grandes et inestimables chroniques, n'est qu'un ravaudage de facéties traditionnelles et dès longtemps populaires. Il le porta, non pas à la docte imprimerie de Gryphe, mais chez un libraire de Lyon, nommé François Juste, où il s'en vendit plus en un mois que de Bibles en neuf ans.

Comment Rabelais fut-il bientôt amené à faire sur ce même Gargantua et son fils Pantagruel le plus bizarre, le plus joyeux, le plus étrange des romans, une oeuvre qui ne ressemble à aucune autre et ne peut être comparée qu'au Satyricon de Pétrone, au Gran Tacaño de Francisco de Quevedo, au Don Quichotte de Cervantès, au Gulliver de Swift et aux romans de Voltaire? À cette question on ne saurait répondre avec autant de précision et d'exactitude qu'on voudrait. Comme le furent longtemps les sources du Nil, les origines du Gargantua et du Pantagruel nous sont inconnues. Sur ce sujet, je ne peux mieux faire que de citer les paroles prudentes du plus savant des éditeurs de Rabelais, le regretté Marty-Laveaux:

«On devine plutôt qu'on ne sait que Rabelais refit pour l'éditeur lyonnais François Juste une facétie traditionnelle et dès longtemps populaire, qu'il intitula les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua, qu'ensuite, amusé par son sujet, par le succès de ce livret, il y ajouta comme une suite son Pantagruel, qu'enfin il substitua au premier et informe essai un nouveau et définitif Gargantua, qui est devenu le premier livre du roman, comme Pantagruel en est le second.» Telles sont les vraisemblances. Sans entrer à ce sujet dans une discussion aride et confuse, qui ne nous conduirait à rien de certain, nous allons étudier ces deux premiers livres, et, tout en nous gardant bien de décider, de notre propre autorité, si le second livre a été composé avant le premier, c'est celui-ci que nous examinerons d'abord. L'ordre des matières, quoique de médiocre importance chez notre auteur, nous en fait une obligation. Car il est certain que Pantagruel est fils de Gargantua. On ne peut douter de cette filiation. Nous allons faire connaissance avec ces deux horribles géants, qui sont, au fond, de très bonnes personnes, et vivre dans leur société qui est honnête et même exemplaire. Près d'eux, nous allons passer à chaque instant du plaisant au sévère et du bouffon au sublime. Nous allons goûter tour à tour le sel attique et le sel de cuisine. Je crois que vous trouverez de la saveur à l'un et à l'autre; mais ce dont je puis vous répondre, c'est que, dans le commerce des géants et de leurs familiers, vous n'entendrez rien (j'y veillerai) qui puisse offenser les plus chastes, les plus craintives, les plus délicates oreilles. Je serai prudent, je serai... Je m'arrête. Vous finiriez par trouver, mesdames, que j'en promets trop.




LIVRE PREMIER


Pour la généalogie de Gargantua, l'auteur nous renvoie à la grande chronique pantagruéline. À propos de cette naissance, il fait une remarque sur la grandeur et la décadence des maisons royales: «Je pense, dit-il, que plusieurs sont aujourd'hui empereurs, rois, ducs, princes et papes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de coterets. Comme, au retour, plusieurs sont gueux, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus du sang et ligne de grands rois et empereurs... Quant à moi, ajoute-t-il, je crois que je suis descendu de quelque riche roi ou prince au temps jadis. Car oncques ne vîtes homme qui eût plus grande affection d'être roi et riche que moi; afin de faire grande chère, pas ne travailler, point ne me soucier et bien enrichir mes amis et tous gens de bien et de savoir.» On trouvera peut-être que dès cet endroit l'esprit de Rabelais se révèle, que ce grand railleur ne respecte ni prince, ni roi, ni pape, qu'il voit plus avant que la Renaissance et la Réforme, jusque dans les temps modernes. Oh! que l'on aurait tort, et comme on se tromperait! Que Rabelais ait pensé de la sorte, il s'en faut du tout au tout. Le propos qu'il tient là est tout vulgaire et tout populaire, et tout commun (sans en être pire pour cela). Notre auteur ne fait que dire ici très plaisamment ce qu'avaient dit avant lui tous les bons prêcheurs, moines comme lui. C'est propos évangélique. Rien n'est plus éloigné de la pensée de Rabelais que de vouloir rabaisser l'autorité royale. Le roi François n'eut pas de sujet plus obéissant et plus respectueux que Frère François. Je le dis afin que nous nous gardions de prendre un lieu commun pour une nouveauté, et aussi pour que nous nous avisions que les lieux communs sont parfois très hardis.

Reprenons notre livre. Le père de Gargantua s'appelle Grandgousier; sa mère Gargamelle; elle était fille du roi des Parpaillots. Grandgousier, nous dit-on, était bon raillard en son temps, aimait à boire net et à manger salé, ayant toujours une bonne provision de jambons de Bayonne et de Mayence et force langues fumées.

Un jour de fête où l'on avait mangé trois cent soixante sept mille quatorze boeufs et dansé sur l'herbe, Gargantua sortit de l'oreille de sa mère. On lui assigna dix-sept mille neuf cent treize vaches pour l'allaiter, mais il buvait plus volontiers vin que lait.

Lorsqu'il fut grand, le père le fit habiller de ses couleurs blanc et bleu: neuf cents aunes de toile pour sa chemise, huit cent treize aunes de satin blanc pour le pourpoint, et quinze cent neuf et demi peaux de chien pour les aiguillettes «et c'est alors qu'on commença à attacher les chausses au pourpoint et non le pourpoint aux chausses, ce qui est contre nature, comme l'a démontré Ockam sur les Exponibles de maître Hautechaussade». Ockam était un théologien assez réformateur de son temps, et peu porté pour le pape; mais il pratiquait la scolastique; c'est assez pour que Rabelais se moque de lui. La scolastique était sa bête noire.

Quand il fut temps de donner un précepteur à Gargantua, son père choisit un grand docteur en théologie, maître Thubal Holopherne, qui apprit l'A.B.C. à l'enfant si bien que celui-ci le disait par coeur au rebours, et qui l'instruisit dans la vieille scolastique. Ce grand docteur étant venu à mourir, un vieux tousseux, nommé maître Jobelin Bridé, lui succéda, qui, employant les mêmes méthodes, réduisait l'enseignement à des exercices de mémoire. L'enfant étudiait avec zèle; il apprenait bien, mais plus il étudiait, plus il devenait niais, rêveur et assotté. Son père s'en plaignit à son ami le vice-roi de Papeligosse qui lui répondit tout franc:

—Il vaudrait mieux ne rien apprendre qu'apprendre tels livres sous tels précepteurs. Car leur savoir n'est que bêterie et leur sapience n'est que moufles (c'est-à-dire bouffissures) abâtardissant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de jeunesse.

Au soir, en soupant, ce vice-roi fit venir un de ses pages nommé Eudémon, bien coiffé, bien mis, bien épousseté, d'honnête maintien et plus semblable à un petit ange qu'à un homme, puis il dit à Grandgousier:

—Voyez-vous ce jeune enfant? Il n'a encore seize ans. Voyons, si bon vous semble, quelle différence il y a entre le savoir de vos rêveurs matéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant (c'est le Moyen Âge et la Renaissance en présence, ou, pour parler plus exactement, la scolastique et les humanités).

L'essai plut à Grandgousier. Eudémon, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux assurés et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile commença son compliment et, quand il l'eut bien et dûment félicité, il se mit tout à son service. Le tout fut proféré avec gestes appropriés, prononciation distincte, voix éloquente, langage latin très orné. Après quoi Gargantua, pour toute réponse, se prit à pleurer comme une vache et se cacha le visage de son bonnet. Il ne fut possible de tirer de lui une seule parole. À cette scène du vieux roman correspond une scène historique qui eut lieu en France, sous Louis XIV. Les deux scènes gagneront à être rapprochées. Je vous rappellerai donc que le jeune duc de Berry, qui avait été princièrement éduqué par quelque Thubal Holopherne et quelque Jobelin Bridé du XVIIe siècle, tint un jour devant le Parlement une contenance qui rappelle celle du jeune Gargantua salué par Eudémon. Voici comment Saint-Simon raconte cette séance, où le prince renonça à la couronne d'Espagne:

«Le premier président fit son compliment à monsieur le duc de Berry. Lorsqu'il eut achevé, ce fut à ce prince à répondre. Il ôta à demi son chapeau, le remit tout de suite, regarda le premier président et dit: Monsieur... Après un moment de pause, il répéta: Monsieur... Il regarda la compagnie, et puis dit encore: Monsieur... Il se tourna à monsieur le duc d'Orléans, plus rouges tous deux que le feu, puis au premier président, et finalement demeura court, sans qu'autre chose que «monsieur» lui pût sortir de la bouche... Enfin, le premier président, voyant qu'il n'y avait plus de ressource, finit cette cruelle scène, ôtant son bonnet à monsieur le duc de Berry, et s'inclinant fort bas comme si la réponse était finie, et tout de suite dit aux gens du roi de parler.

»En rentrant à Versailles, la princesse de Montauban alla au-devant de lui et sans savoir un mot de ce qui s'était passé, elle se mit à crier dès qu'elle aperçut le duc, qu'elle était charmée de la grâce et de l'éloquence avec laquelle il avait parlé au Parlement. Il rougit de dépit sans dire une parole, et, à la fin, n'y tenant plus, il emmena monsieur de Saint-Simon chez lui, puis se mit à pleurer, à crier, à se plaindre du roi et de son précepteur:

»—Ils n'ont songé qu'à m'abêtir, s'écria-t-il en pleurant de rage, et à étouffer ce que je pouvais être; on ne m'a rien appris qu'à jouer et à chasser et ils ont réussi à faire de moi un sot et une bête, incapable de tout, et qui ne sera jamais propre à rien...»

Les deux scènes se ressemblent. Mais il faut convenir à la louange de Rabelais que celle de Gargantua et d'Eudémon est tout aussi vraie et vivante que l'autre.

Grandgousier, furieux de voir son fils si mal éduqué, voulait tuer maître Jobelin. Puis, sa colère étant tombée, car il était bon homme, il ordonna qu'on payât ses gages au vieux tousseux, qu'on le fît chopiner théologalement et qu'on l'envoyât à tous les diables.

Maître Jobelin parti, Grandgousier, sur le conseil du vice-roi, confia l'éducation de Gargantua à un jeune savant nommé Ponocrates, qui était le précepteur de ce gentil Eudémon. On ne pouvait faire un meilleur choix. Et il fut convenu que les deux jeunes princes se rendraient avec Ponocrates à Paris pour profiter des avantages que trouvent dans cette ville ceux qui veulent étudier.

Pendant le voyage, Gargantua redevint le géant très horrifique de la légende. Il monta une jument de Numidie qui avait une queue si longue, qu'en quelques coups elle abattait une forêt. La Beauce était alors couverte de bois. La jument de Gargantua s'y émoucha, et la Beauce devint aussitôt la plaine nue que nous connaissons.

Gargantua, selon notre auteur, visita la ville et fut vu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et tant inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangélique.

Gargantua s'assit sur les tours de Notre-Dame. Là, considérant les grosses cloches, il les fit sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, il lui vint en pensée qu'elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument. Et il les emporta dans son logis. Les Parisiens, émus de la perte de leurs cloches, s'assemblèrent au pied de la tour de Nesle et, après avoir délibéré en grand tumulte, décidèrent d'envoyer le plus ancien et le plus vénéré maître de la Faculté, Janotus de Bragmardo, pour les réclamer.

Maître Janotus se rendit, précédé de trois bedeaux, au logis de Gargantua. Ponocrates, en les voyant, crut d'abord que c'étaient des masques; mais, apprenant qui ils étaient et ce qu'ils venaient faire, il en avertit Gargantua, qui les fit conduire à l'office où ils burent théologalement. Cependant le fils de Grandgousier rendit les cloches à l'insu de maître Janotus, qui fit une belle harangue pour les demander:

«Ce ne serait que bon, dit-il, que vous nous rendissiez nos cloches, car elles nous font bien besoin... Si vous nous les rendez à ma requête, j'y gagnerai dix pans de saucisses et une bonne paire de chausses, qui me feront grand bien à mes jambes, où elles ne tiendront pas leur promesse... Ha! Ha! n'a pas paire de chausses qui veut. Je le sais bien quant est de moi.»

À ce premier argument, il en ajoute d'autres d'un ordre plus général: «Une ville sans cloches est comme un aveugle sans bâton, un âne sans croupière et une vache sans cymbales... etc...» Cette harangue fit beaucoup rire les assistants et maître Janotus les voyant rire se mit à rire plus fort qu'eux. Ainsi les simples sont heureux: tout leur est contentement. Gargantua fit donner à ce bel orateur du bois de chauffage, du vin, un lit de plume, une écuelle, et sept aunes de drap noir pour en faire des chausses. Sur quoi maître Janotus alla réclamer à la Faculté le salaire qu'on lui avait promis. Mais on ne lui donna rien pour cette raison qu'il avait déjà reçu.

Ponocrates qui était un excellent éducateur commença par faire oublier à son élève tout ce que les vieux sorbonnistes Thubal Holopherne et Jobelin Bridé lui avaient appris. Il lui donna pour cela de l'ellébore. Puis il le mit en un train d'études tel que pas une heure du jour n'était perdue. Gargantua s'éveillait à quatre heures du matin. Pendant qu'on le frictionnait, un jeune page lui lisait un passage de l'Écriture Sainte. Tandis qu'il vaquait à sa toilette, son précepteur expliquait les points obscurs et difficiles des précédentes lectures. Ensuite, ils allaient examiner l'état du ciel, la position du soleil et de la lune. Gargantua se laissait habiller, peigner, accoutrer, parfumer en récapitulant les leçons de la veille, non sans en déduire des conséquences pratiques. Il se trouvait ainsi tout habillé et entendait des lectures pendant trois heures. Après quoi, nos élèves allaient jouer à la paume, à la balle, laissant la partie quand il leur plaisait ou lorsqu'ils commençaient à transpirer abondamment. Bien essuyés, ils récitaient quelques endroits de la leçon du jour en attendant le dîner.

Au commencement du repas, ils entendaient lire quelque roman de chevalerie. Parfois, la lecture se prolongeait après que le vin eût été servi; parfois les convives devisaient joyeusement entre eux; cette joie même était profitable, car ils devisaient des propriétés et vertus de tout ce qui leur était servi à table, du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et à ce sujet ils apportaient les témoignages des anciens, Pline, Élien, Aristote, Athénée et ce Dioscorides, que don Quichotte lira plus tard avec les commentaires du docteur Laguna. L'entretien roulait ensuite sur la leçon du matin, et tous rendaient grâce à Dieu.

Au sortir de table, on apportait des cartes, non pour jouer, mais pour y découvrir des amusements mathématiques; on dessinait des figures géométriques et astronomiques; on chantait à quatre et cinq parties, on jouait du luth, de l'épinette, de la harpe, de la flûte, de la viole et du trombone. Cette récréation durait une heure. Elle était suivie d'une étude de trois heures: lecture, écriture. On devait s'exercer à bien tracer les lettres à l'antique, c'est-à-dire les caractères italiques mis en honneur par le grand imprimeur helléniste de Venise, Alde Manuce; le gothique était laissé aux sorbonagres et aux scolastiques.

Ce fait, les jeunes princes sortaient de leur hôtel. Un jeune gentilhomme tourangeau, nommé Gymnaste, donnait à Eudémon et à Gargantua des leçons d'équitation. Gargantua monte un cheval barbe, un genêt, un roussin, et non plus son horrifique jument qui, en s'émouchant, abattit les forêts de Beauce: Gargantua n'est donc plus un géant? Naguère il s'asseyait sur les tours de Notre-Dame; maintenant il s'assied sur le banc des écoliers et à la table des chrétiens. N'en soyez pas surpris. Le sage ne doit s'étonner de rien. Gargantua change de taille à tout moment. Rabelais n'est pas embarrassé de lui donner une stature convenable en toute rencontre: géant quand il est le héros populaire des vieux contes, prince de proportions honnêtes et de bonne mine quand il est mêlé à la vie et introduit par le plus profond des comiques dans la comédie humaine.

Après l'équitation, le fils de Grandgousier se livrait ensuite à tous les exercices propres à former un homme de guerre. Il chassait, nageait, criait comme tous les diables pour s'exercer le thorax et les poumons, maniait les haltères, herborisait.

Le souper qu'on attendait en récapitulant les études de la journée était copieux et s'accompagnait de propos savants et utiles. Après les grâces, on faisait de la musique; on jouait aux gobelets et, à l'occasion, on allait faire visite à quelque savant ou à quelque voyageur!

On observait dans le ciel des nuits la position des astres. On récapitulait brièvement tout ce qu'on avait lu, vu, su, fait et entendu au cours de la journée et, après avoir prié Dieu et s'être recommandé à sa clémence, on se mettait au lit.

Quand l'air était pluvieux, on s'exerçait à couvert; on s'amusait à botteler du foin, à fendre et à scier du bois, à battre le blé dans la grange, et, au lieu d'herboriser, on visitait les gens de métiers, droguistes, apothicaires, et même les bateleurs et vendeurs de thériaque, car Rabelais pensait qu'il y avait quelque chose à apprendre même des charlatans et des faiseurs de tours.

Voilà des journées bien pleines et bien variées, beaucoup de travail sans trop de fatigue. On ne peut concevoir un plus sage, un meilleur système d'éducation. Un homme d'État français, François Guizot, qui, sans doute, était bien austère et réformé pour beaucoup goûter et surtout avouer sans réserve un esprit démesurément joyeux, mais qui, dans sa jeunesse, avait appliqué sa grande intelligence aux questions de pédagogie, François Guizot sut reconnaître le mérite de notre auteur comme éducateur et précepteur. En 1812, il écrivait dans une revue d'éducation ces lignes qui ont été réimprimées depuis dans ses oeuvres:

«Rabelais a reconnu et signalé les vices des systèmes et des pratiques d'éducation de son temps; il a entrevu, au début du seizième siècle, presque tout ce qu'il y a de sensé et d'utile dans les ouvrages des philosophes modernes, entre autres de Locke et de Rousseau.»

M. Jean Fleury, dans son ouvrage sur Rabelais, rapproche très ingénieusement de maître Jobelin et de Ponocrates, deux grands prélats du dix-septième siècle, précepteurs de cour. Le parallèle, irrévérencieux pour l'un de ces prélats, flatteur pour l'autre, est, à l'égard de tous deux, assez inattendu. Je vais vous le lire, parce qu'il est curieux, et plus juste au fond qu'il ne semble d'abord, en tenant compte des restrictions et des atténuations apportées par l'auteur.

Voici ce piquant morceau de pédagogie critique1:

Note 1: (retour) Fleury, I, pp. 188 et suivantes.

«La famille de Louis XIV nous offre aussi, toute proportion gardée, un prince élevé à la façon de Gargantua d'après la méthode traditionnelle, et un prince élevé comme Eudémon, d'après une méthode plus rationnelle. Le dauphin, élevé par Bossuet, resta d'une déplorable médiocrité; le duc de Bourgogne, élevé par Fénelon, devint un homme remarquable. Cela tenait aux dispositions des élèves, sans doute, mais cela tenait encore plus au mode d'enseignement. Bossuet appliqua le système de Jobelin: beaucoup apprendre par coeur. Fénelon se rapprocha du système de Ponocrates; il mit son élève en rapport direct avec les choses, et, pour l'éleyer à sa hauteur, il commença par se faire jeune et ignorant comme lui. Les deux systèmes sont écrits dans les ouvrages composés par les deux évêques pour leurs élèves. Bossuet présente la science dans toute son aridité et son austérité. Voyez plutôt l'Histoire universelle, la Politique tirée de l'Écriture Sainte, la Connaissance de Dieu et de soi-même. Y a-t-il là un seul mot qui suppose un auditeur jeune et ignorant? L'illustre écrivain descend-il quelque peu de ses hauteurs pour se mettre à la portée de son élève? Jamais. Il s'impose, il faut qu'on le croie; il faut qu'on apprenne sans comprendre un moment, sauf à comprendre plus tard. Son élève l'a cru sur parole, il ne s'est pas donné la peine de comprendre ce qu'on ne daignait pas lui expliquer; son intelligence est restée dans les langes et ne s'est jamais développée.

»Fénelon, au contraire, commence par se mettre à la taille de son élève; il lui compose des fables pour l'amuser en l'instruisant, des fables nées pour la plupart d'une circonstance de la vie du jeune prince. Pour lui apprendre l'histoire, il ne commence pas par lui mettre entre les mains un livre aride et systématique; il cause avec lui sur les grands hommes et quelquefois, dans ses Dialogues des morts, par exemple, il le fait assister aux conversations qu'ils ont entre eux. L'esprit de l'enfant s'épanouit sous cette influence bienfaisante; dans cette atmosphère de patience et d'amour, le jeune prince grandit par l'intelligence; il se transforme moralement, et, s'il lui eût été donné de régner, il fût devenu un souverain remarquable, moins brillant peut-être, mais plus sensé que Louis XIV. Le dauphin, sur le trône, eût été inférieur à Louis XV.

»Bossuet a mieux réussi que maître Jobelin. Fénelon n'a pas aussi bien réussi que Ponocrates, mais enfin les deux systèmes se sont trouvés en présence. Ils ont été pratiqués par des hommes également éminents et ils ont produit en petit les résultats annoncés par l'auteur de Gargantua.»

Encore aujourd'hui, les éducateurs de notre jeunesse auraient beaucoup à apprendre du vieux bouffon.

Pendant que Gargantua étudiait à Paris sous de si bonnes disciplines, éclatait à Chinon l'affaire des fouaces. Voici ce qui s'était passé: en la saison des vendanges, au commencement de l'automne, les bergers de la contrée étant à garder les vignes, quelques habitants du bourg de Lerné vinrent à passer sur le chemin, conduisant à la ville dix ou douze charges de ces galettes très chères aux Tourangeaux et aux Poitevins, qui les nomment des fouaces. Les bergers demandèrent poliment à ces gens de leur céder de ces fouaces au prix du marché. À cette demande, les fouaciers ne répondirent que par des injures, donnant aux bergers plusieurs épithètes diffamatoires, et les appelant rustres, brèche-dents et malotrus.

Un des bergers, nommé Forgier, leur reprocha leurs façons.

—Viens ça, lui répondit le fouacier Marquet; je te donnerai de ma fouace.

Forgier alors tendit une pièce d'argent, pensant recevoir des fouaces. Mais Marquet lui donna, au lieu de fouaces, de son fouet dans les jambes. Le berger cria au meurtre et lança son bâton par la tête à Marquet qui tomba sous sa jument. Les métayers de Grandgousier, qui, près de là, gaulaient des noix, accoururent aux cris et frappèrent sur les fouaciers comme sur du seigle vert. Ceux-ci ayant pris la fuite, métayers et métayères, bergers et bergères les poursuivirent, les arrêtèrent et leur prirent quatre ou cinq douzaines de fouaces, qu'ils payèrent d'ailleurs au prix accoutumé.

Puis ils mangèrent leurs fouaces, sans remords, et, bien régalés, dansèrent au son de la cornemuse.

Les fouaciers retournèrent incontinent à Lerné et portèrent plainte à leur roi Picrochole contre les bergers et les métayers de Grandgousier. Pour venger leur offense, Picrochole, aussitôt, assembla son armée et envahit les terres de Grandgousier. Ainsi s'alluma une guerre effroyable. Les soldats gâtaient et dissipaient tout sur leur passage; ils n'épargnaient ni pauvre, ni riche, ni lieu profane, ni lieu sacré. C'est ainsi qu'ils vinrent piller l'abbaye de Seuillé ou Seuilly, celle-là même où François Rabelais avait été envoyé vers l'âge de neuf ou dix ans pour y devenir oiseau, c'est-à-dire moine. Les bons moines, ne sachant à quel saint se vouer, décidèrent de faire une belle procession pour détourner la fureur des ennemis. Le moyen était louable, mais il n'était point sûr, car qui peut prévoir les desseins de l'Éternel? Qui peut se flatter de les changer? Or, il y avait dans l'abbaye un jeune moine adroit et frisque nommé Jean des Entommeures. Entendant le bruit que menaient les soldats dans les vignes, Frère Jean des Entommeures va voir ce qu'ils font et, avisant qu'ils vendangent le clos, court au choeur de l'église où les moines chantaient pour apaiser le Seigneur.

—C'est bien chanté, vertu Dieu! s'écrie-t-il. Que ne chantez-vous: Adieu paniers! Vendanges sont faites?.

À ces mots, le prieur élève une voix indignée.

—Que fait cet ivrogne ici? Qu'on le mène en prison! Troubler ainsi le service divin!...

—Mais le service du vin, répliqua Frère Jean, faisons qu'il ne soit point troublé; car vous-même, monsieur le prieur, aimez boire du meilleur. Ainsi fait tout homme de bien.

Ce disant, il met bas son grand habit, se saisit du bâton de la croix qui était de coeur de cormier, et donne brusquement sur les ennemis qu'il déconfit tous, jusqu'au nombre de treize mille six cent vingt-deux sans les femmes et les petits enfants.

Averti de l'invasion et du ravage de ses terres, Grandgousier fut rempli de surprise et de douleur. C'était un bon roi.

—Hélas! hélas! s'écria-t-il, qu'est ceci? Picrochole, mon ami ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient assaillir! Qui le meut? Qui le poinct? Qui l'a conduit? Mon Dieu, mon sauveur, aide-moi, inspire-moi, conseille-moi: Je proteste, je jure devant toi, que jamais je ne lui fis déplaisir, ni dommage à ses gens. Bien au contraire je l'ai secouru d'hommes, d'argent, de faveur et de conseil. Qu'il m'ait à ce point outragé, ce ne peut être que par l'esprit malin... Ah! mes bonnes gens, mes amis et mes féaux serviteurs, faudra-t-il que je vous donne la peine de m'aider? Il faut, je le vois bien, que je charge du harnais mes pauvres épaules lasses et faibles, et qu'en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres sujets. La raison le veut ainsi. Car de leur labeur je suis entretenu, de leur sueur je suis nourri, moi, mes enfants et ma famille. Néanmoins, je ne ferai la guerre qu'après avoir essayé tous les moyens de paix.

Sages paroles! Heureux les peuples, si les princes pensaient toujours ainsi!

Le bon roi envoie à Picrochole son maître des requêtes, Ulrich Gallet, pour s'enquérir des causes de la guerre et il écrit à son fils Gargantua pour le rappeler dans la patrie menacée.

Ulrich Gallet fait à Picrochole une belle harangue cicéronienne. Le roi de Lerné y répond outrageusement par ce peu de mots: «On vous en broiera des fouaces!»

À ces menaces d'un prince colérique, le saint roi Grandgousier ne répond que par de nouvelles offres de paix. Tel Idoménée au livre IX du Télémaque: «Idoménée est prêt à périr ou à vaincre; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il aurait honte de craindre d'être vaincu; mais il craint d'être injuste.»

Picrochole refuse de recevoir les envoyés de Grandgousier.

—Ces rustres ont belle peur, lui dit le capitaine Touquedillon qui commandait ses armées, Grandgousier tremble dans ses chausses.

Les conseillers de Picrochole lui promettent la conquête de l'univers. L'imprudent monarque les en croit avec facilité. Il faut citer cette scène presque tout entière.

—Sire, aujourd'hui nous vous rendons le plus heureux, le plus chevalereux prince qui oncques fut depuis la mort d'Alexandre de Macédoine.

—Couvrez-vous, dit Picrochole.

—Grand merci, sire, nous sommes à notre devoir... Le moyen est tel: vous laisserez ici quelque capitaine en garnison, avec une petite bande de gens, pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature que par les remparts faits à votre invention. Vous répartirez votre armée en deux parties, comme vous le concevez parfaitement. Une partie ira se ruer sur ce Grandgousier et ses gens, qui seront, de prime abord, facilement déconfits. Là, vous ramasserez de l'argent à tas. Car le vilain a du comptant. Vilain, disons-nous, parce qu'un noble prince n'a jamais un sou. Thésauriser est le fait d'un vilain. L'autre partie tirera vers Aunis, Saintonge, Angoumois et Gascogne, Périgord, Médoc et les Landes, prendra sans résistance villes, châteaux et forteresses. À Bayonne, à Saint-Jean-de-Luz, à Fontarabie, vous saisirez tous les navires et, côtoyant la Galice et le Portugal, vous pillerez toute la côte jusqu'à Lisbonne, où vous ferez réquisition de tout le matériel nécessaire à un conquérant. Par la corbleu! L'Espagne se rendra, car ce ne sont que fainéants. Vous franchirez le détroit de Sibylle, et là, vous érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d'Hercule en perpétuelle mémoire de votre nom. Et ce détroit sera nommé la mer Picrocholine. Passée la mer Picrocholine voici Barberousse qui se rend votre esclave.

—Je le prendrai à merci, dit Picrochole.

—Voire! font les conseillers, pourvu qu'il se fasse baptiser.

Et ils poursuivent:

—Vous assaillerez hardiment toute la Barbarie; vous retiendrez en votre main Majorque, Minorque, la Sardaigne et la Corse. Côtoyant à gauche, vous dominerez toute la Gaule Narbonnaise, la Provence, Gênes, Florence, Lucques, et vous direz bonjour à Rome. Le pauvre monsieur du Pape se meurt déjà de peur.

—Par ma foi, dit Picrochole, je ne lui baiserai pas la pantoufle.

—L'Italie prise, voici Naples, la Calabre, les Pouilles et la Sicile tout à sac, et Malte avec. Je voudrais bien voir que les plaisants chevaliers de Rhodes vous résistassent.

—J'irais volontiers à Lorette, dit Picrochole.

—Point! point! répondirent-ils. Ce sera au retour. De là nous prendrons Candie, Chypre, Rhodes et les îles Cyclades et nous tomberons sur la Morée. Nous la tenons. Saint Treignan, Dieu garde Jérusalem, car le Soudan ne vous est pas comparable en puissance.

—Je ferai donc rebâtir le temple de Salomon, dit Picrochole.

—Non! dirent-ils encore, attendez un peu. Ne soyez pas si prompt dans vos entreprises. Il vous convient premièrement d'avoir l'Asie Mineure, la Carie, la Lycie, la Pamphilie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie jusqu'à l'Euphrate.

—Verrons-nous, demanda Picrochole, Babylone et le mont Sinaï?

—Non, pour cette heure, répondirent-ils. N'est-ce pas assez d'avoir transfrété la mer Hircanienne, chevauché les deux Arménies et les trois Arabies?

—Par ma foi, dit-il, c'est à perdre la tête! Ha! pauvres gens que nous sommes!

—Quoi donc? demandèrent-ils.

—Que boirons-nous par ces déserts?

—-Sire, nous avons déjà mis ordre à tout. Dans la mer Syrienne, vous avez neuf mille quatorze grands navires chargés des meilleurs vins du monde. Ils arrivent à Jaffa. Là sont réunis deux cent vingt mille chameaux et seize cents éléphants, que vous avez pris à une chasse, lorsque vous entrâtes en Lybie. Vous vous emparâtes en outre de toute la caravane de la Mecque. Ne vous fournirent-ils point du vin en suffisance?

—Voire! dit Picrochole, mais nous ne bûmes point frais.

—Par la vertu non pas d'un petit poisson, répliquèrent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l'empire de l'univers ne peut toujours avoir ses aises. Dieu soit loué que vous soyez venus, vous et vos gens, saufs et entiers jusqu'au fleuve du Tigre.

—Mais, demanda Picrochole, que fait pendant ce temps la partie de notre armée qui déconfit ce vilain humeux de Grandgousier?

—Ils ne chôment pas, répondirent-ils. Nous les rencontrerons tout à l'heure. Ils vous ont pris la Bretagne, la Normandie, les Flandres, le Hainaut, le Brabant, l'Artois, la Hollande, la Zélande; ils ont passé le Rhin par-dessus le ventre des Suisses et des Lansquenets et une partie d'entre eux ont dompté le Luxembourg, la Lorraine, la Champagne, la Savoie jusqu'à Lyon. Là, ils ont rencontré vos légions revenant des conquêtes navales de la mer Méditerranée. Ils se sont rassemblés en Bohême, après avoir mis à sac la Souabe, le Wurtemberg, la Bavière, l'Autriche, la Moravie et la Styrie. Puis ils ont donné fièrement ensemble sur Lubeck, la Norvège, la Suède et le Groenland jusqu'à la mer Glaciale. Cela fait, ils conquirent les Iles Orchades et subjuguèrent l'Écosse, l'Angleterre et l'Irlande. De là, naviguant par la mer fabuleuse et par les Sarmates, ils ont vaincu et dompté Prusse, Pologne, Lithuanie, Russie, Valachie, Transylvanie, Hongrie, Bulgarie, Turquie et sont à Constantinople.

—Allons nous joindre à eux au plus tôt, dit Picrochole, car je veux être aussi empereur de Trébizonde.

—Ne tuerons-nous pas tous ces chiens de Turcs et de Mahométans? demandèrent-ils. Vous donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servi honnêtement.

—La raison le veut, dit-il, c'est équité. Je vous donne la Carmaigne, la Syrie et toute la Palestine.

—Ah! sire! dirent-ils, c'est bien à vous. Grand merci! Dieu vous fasse toujours prospérer.

À ce conseil était présent un vieux gentilhomme, éprouvé en divers hasards et vrai routier de guerre, nommé Echephron, qui, entendant ces propos, dit:

—J'ai grand'peur que toute cette entreprise ne soit semblable à la farce du pot au lait, dont un cordonnier se faisait riche par rêverie. Puis, le pot cassé, il n'eut de quoi dîner. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes? Quelle sera la fin de tant de travaux et de traverses?

—Ce sera, dit Picrochole, que, au retour, nous nous reposerons à notre aise.

—Mais, répliqua Echephron, si, d'aventure, vous n'en revenez jamais?... Car le voyage est long et périlleux. Ne vaut-il pas mieux que, dès maintenant, nous nous reposions?

Ce dialogue merveilleux, d'un comique à la fois énorme et fin, cette scène qui coule abondante et rapide est une des plus belles expansions du génie si riche de Rabelais. Pourtant l'idée, la structure de la scène ne lui appartient pas. Il l'a prise dans l'entretien de Pyrrhus et de Cinéas rapporté par Plutarque dans la vie du tyran d'Épire.

Il faut lire cet original pour mieux admirer la richesse de la copie, mieux sentir, si je puis dire, l'originalité de l'imitation. Permettez-moi de vous lire ce morceau, excellent en lui-même, du bon Plutarque. Nous le prendrons, si vous voulez, dans la traduction de Jacques Amyot, parce qu'elle est très agréable et pour vous donner l'occasion de comparer le style de Rabelais avec celui d'un écrivain qui lui est de peu d'années postérieur et contribua, comme lui, à l'achèvement de la langue française. Voici donc le passage de Plutarque; ne vous en effrayez pas, il est court; et je vous signale tout d'abord cette brièveté comme un élément de comparaison.

«Cinéas, que Pyrrhus employait en ses principales affaires, voyant que ce prince était fort affectionné à la guerre d'Italie, le trouvant un jour de loisir, le mit en tels propos:

—L'on dit, sire, que les Romains sont fort bons hommes de guerre, et qu'ils commandent à plusieurs vaillantes et belliqueuses nations. Si donc les Dieux nous font la grâce d'en venir au-dessus, à quoi nous servira cette victoire?

Pyrrhus lui répondit:

—Tu me demandes une chose qui est de soi-même tout évidente. Car, quand nous aurons dompté les Romains, il n'y aura plus en tout le pays cité grecque ni barbare qui nous puisse résister, mais conquerrons incontinent sans difficulté tout le reste de l'Italie, la grandeur, bonté, richesse et puissance de laquelle personne ne doit mieux savoir ni connaître que toi-même.

Cinéas, faisant un peu de pause, lui répliqua:

—Et quand nous aurons pris l'Italie, que ferons-nous, puis après?

Pyrrhus, ne s'apercevant pas encore où il voulait venir, lui dit:

—La Sicile, comme tu sais, est tout joignant, qui nous tend les mains, par manière de dire, et est une île riche, puissante et abondante de peuple, laquelle nous sera très facile à prendre, pour ce que toutes les villes y sont en dissension les unes contre les autres, n'ayant point de chef qui leur commande depuis qu'Agathocle est décédé, et n'y a que des orateurs qui prêchent le peuple, lesquels seront fort faciles à gagner.

—Il y a grande apparence en ce que tu dis, répondit Cinéas, mais quand nous aurons gagné la Sicile, sera-ce la fin de notre guerre?

—Dieu nous fasse la grâce, répondit Pyrrhus, que nous puissions atteindre à cette victoire, et venir à bout de cette entreprise, ce nous sera une entrée pour parvenir à bien plus grandes choses. Car qui se tiendrait de passer puis après en Afrique et à Carthage, qui seront conséquemment en si belle prise, vu qu'Agathocle, s'en étant secrètement fui de Syracuse, et ayant traversé la mer avec bien peu de vaisseaux, fut bien près de la prendre; et, quand nous aurons conquis et gagné tout cela, il est bien certain qu'il n'y aura plus pas un des ennemis, qui nous fâchent et qui nous harcèlent maintenant, qui ose lever la tête contre nous.

—Non certes, répondit Cinéas; car il est tout manifeste qu'avec si grosse puissance, nous pourrons facilement recouvrer le royaume de la Macédoine, et commander sans contradiction à toute la Grèce; mais quand nous aurons tout en notre puissance, que ferons-nous à la fin?

Pyrrhus alors, se prenant à rire:

—Nous nous reposerons, dit-il, à notre aise, mon ami, et ne ferons plus autre chose que faire festins tous les jours et nous entretenir de plaisants devis les uns avec les autres, le plus joyeusement, et en la meilleure chère qui nous sera possible.

Cinéas adonc l'ayant amené à ce point lui dit:

—-Et qui nous empêche, sire, de nous reposer dès maintenant, et de faire bonne chère ensemble, puisque nous avons tout présentement, sans plus nous travailler, ce que nous voulons aller chercher, avec tant d'effusion de sang humain, et tant de dangers? Encore ne savons-nous si nous y parviendrons jamais, après que nous aurons souffert et fait souffrir à d'autres des maux et travaux infinis.»

(Plutarque, Vie de Pyrrhus, trad. Amyot.)


Voilà l'élégant et clair filet que Rabelais noya de sa veine impétueuse. Boileau a tiré à son tour, du même endroit de Plutarque, les meilleurs vers de son Épître au Roi.

Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage,

Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage?

Disait au roi Pyrrhus un sage confident,

Conseiller très sensé d'un roi très imprudent.

—Je vais, lui dit ce prince, à Rome, où l'on m'appelle.

—Quoi faire?—L'assiéger.—L'entreprise est fort belle

Et digne seulement d'Alexandre ou de vous;

Mais, Rome prise enfin, Seigneur, où courons-nous?

—Du reste des Latins la conquête est facile.

—Sans doute, on les peut vaincre: est-ce tout?—La Sicile

De là nous tend les bras; et bientôt, sans effort,

Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.

—Bornez-vous là vos pas?—Dès que nous l'aurons prise,

Il ne faut qu'un bon vent et Carthage est conquise.

Les chemins sont ouverts: qui peut nous arrêter?

—Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter:

Nous allons traverser les sables de Lybie,

Asservir en passant l'Égypte, l'Arabie,

Courir delà le Gange en de nouveaux pays,

Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs,

Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère.

Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire?

—Alors, cher Cinéas, victorieux, contents,

Nous pourrons rire à l'aise et prendre du bon temps.

—Eh! Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Épire,

Du matin jusqu'au soir, qui vous défend de rire?

Ces vers sont solides et bien frappés. Mais combien la prose de Rabelais l'emporte pour l'abondance, la couleur, le mouvement et la vie! Enfin, comme elle a plus de poésie! Mais poursuivons le récit de la grande guerre picrocholine.

Le jeune Gargantua, qui a retrouvé à propos sa gigantesque stature et sa jument de Numidie, défait Picrochole dans une grande bataille où le capitaine Tripet rend plus de quatre potées de soupes et l'âme parmi les soupes. C'est notre auteur qui le dit. Ces façons de parler pouvaient être pardonnées à un bouffon. Un philosophe qui se fût exprimé avec cette liberté sur l'âme immortelle eût été grillé comme une andouille.

Rabelais avait grand avantage à passer pour fou. Et il ne l'ignorait pas. Mais poursuivons. Gargantua, en se peignant les cheveux après la bataille, fait tomber de sa tête les boulets de canon que l'ennemi y avait envoyés, et, dans un de ses repas, il avale six pèlerins avec sa salade.

Le bon roi Grandgousier s'honora dans cette guerre plus encore par son humanité que par ses victoires.

Picrochole désespéré s'enfuit vers l'île Bouchart. Seul et démonté, il voulut prendre un âne dans un moulin. Mais les meuniers l'en empêchèrent bien. Ils le battirent comme plâtre et, l'ayant détroussé, lui jetèrent une méchante souquenille. Ainsi s'en alla le pauvre colérique et, passant l'eau près de Langeais, il conta ses mauvaises fortunes à une vieille bohémienne, qui lui prédit que son royaume lui serait rendu à la venue des cocquecigrues. «Depuis, dit notre auteur, ne sait-on ce qu'il est devenu. Toutefois, l'on m'a dit qu'il est présentement pauvre gagne-denier à Lyon, colère comme devant. Et toujours s'enquiert à tous les étrangers de la venue des cocquecigrues, espérant, selon la prophétie de la vieille, être, à leur venue, réintégré en son royaume.»

Ainsi se termina la guerre picrocholine. Cette querelle de rois, cette lutte formidable qui met aux prises des géants fabuleux, des capitaines illustres, un moine d'une vaillance inouïe et qui vaut à lui seul une armée, admirez qu'elle se déroule tout entière dans un coin fleuri du Chinonais, dans le petit coin où Rabelais vit s'écouler son enfance. Si le champ de bataille est le berceau de l'auteur, les héros de la guerre ne seraient-ils point du même endroit? Ils en sont, n'en doutez point. Le méchant Picrochole et le bon Gargantua sont tous deux compatriotes du Frère François. La guerre gargantuane et picrocholine représente la rivalité de deux maisons notables du Chinonais. Ce Pyrrhus tourangeau, cet insatiable roi, ce colérique Picrochole, c'est un médecin de Chinon, qui s'appelait en réalité Gaucher-de-Sainte-Marthe. Son fils Charles devait plus tard appartenir à la reine de Navarre, homme sage et bon, qui toutefois ne pardonnerait jamais Picrochole à Rabelais. Et ce roi gigantesque et débonnaire, le bonhomme Grandgousier qui, après souper, se chauffe à un beau, clair et grand feu où grillent les châtaignes, qui écrit au foyer avec un bâton brûlé d'un bout, dont on escharbotte le feu, et qui fait à sa femme et à toute sa famille de beaux contes du temps jadis, c'est, n'en doutez pas, le propre père de notre auteur, Antoine Rabelais, licencié ès lois, avocat à Chinon. François n'a pensé d'abord qu'à conter plaisamment les disputes de Gaucher et de son père, et cette querelle de voisins, cette affaire de fouaces enlevées est devenue une épopée burlesque, grande comme l'Iliade. C'est le don de Rabelais de rendre immense tout ce qu'il touche. On dit que, semblablement, Miguel Cervantès commença d'écrire pour se moquer d'un hidalgo, contre lequel il avait un grief, son Don Quichotte, qui devait contenir une si large et joyeuse humanité. Ainsi donc, ce premier livre est un poème comique comme Le Lutrin, où de petits faits et de petites gens sont haussés plaisamment à la grandeur épique. Et pourquoi pas? Qu'est-ce qui est grand? Qu'est-ce qui est petit en ce monde? Tout dépend du sentiment de l'observateur et du ton du narrateur. Vous lirez peut-être que Rabelais a fait dans ce premier livre l'histoire comique de son temps, que son Picrochole est Charles-Quint, Gargantua, François Ier et la jument de Gargantua, révérence parler, la duchesse d'Étampes. N'en croyez rien. Ce sont des sottises. Le malheur des grands écrivains est d'inspirer toutes sortes de sottises à des nuées de commentateurs. Rabelais a conté dans la guerre picrocholine ses souvenirs d'enfance. Il ne peignit jamais que d'après nature. C'est pour cela que ses tableaux sont si vrais et d'un si vif intérêt.

Frère Jean des Entommeures est, nous l'avons dit, un jeune moine que Rabelais connut, dans son enfance, à Seuillé. Ce Frère Jean, dans la chronique, aida beaucoup Grandgousier à défendre ses États. Pour l'en récompenser, le bon roi fonda et dota une abbaye qui ne porta le nom d'aucun saint du calendrier, mais fut appelée l'Abbaye de Thélème parce que chacun y faisait sa volonté.

Cette fondation donne lieu à Rabelais de montrer son goût pour les arts et ses connaissances en architecture. À l'encontre des humanistes de son temps qui, pour la plupart, s'attachaient peu à la beauté des formes et au charme des couleurs, il vivait par les yeux autant que par l'esprit et son attention était surtout captivée par l'art de bâtir, que la renaissance italienne avait renouvelé en s'inspirant de Vitruve et des ruines antiques. À Saintes, il admira vivement, ce semble, l'amphithéâtre romain. Son abbaye de Thélème garde toutefois un air assez gothique avec les six tours dont elle est flanquée. Elle est si exactement décrite dans sa structure et ses proportions qu'on a pu tenter d'en tracer le plan. Cet essai a été fait deux fois, d'abord vers 1840 par François Lenormant, puis, tout récemment, par M. Arthur Heulhard. Ces deux archéologues ont obtenu des plans, des coupes et des élévations qui certes ne sont point identiques, mais qui offrent entre elles d'assez grandes ressemblances. Ce résultat prouve que Rabelais est un écrivain exact et précis, qui décrit les objets dans la perfection. Nous pouvons donc, en le lisant, nous figurer assez bien l'Abbaye de Thélème. C'est un bel édifice dans le goût de la première renaissance française. Les trois Grâces s'y montrent sur une fontaine au milieu de la cour. On lit ces mots à l'entrée: Fais ce que voudras. Dans cette abbaye, qui est celle de ses rêves, Frère François, dont l'esprit répugnait à toute contrainte, prend le contre-pied des règles ordinaires de la vie monastique et dispose tout à rebours de ce qu'il avait observé et éprouvé à Fontenay. Les femmes sont admises à Thélème dans la compagnie des hommes. On y est libre, galant et riche. Ce sont trois grands points. Les deux premiers dépendent de l'humeur des thélémites. Le troisième est uniquement assuré par la munificence de Grandgousier. Ce prince a doté l'abbaye assez libéralement pour que les thélémites puissent passer leur temps en études libérales, en exercices d'arts, en joyeux devis, en plaisants entretiens. Rabelais ne songe point à nous dire à quelle somme cette richesse se monte ni comment elle est administrée. On nous demanderait plus de précision à cet égard, si nous nous avisions aujourd'hui de présenter un plan de phalanstère.

Il n'est pas inutile de faire remarquer que ce moine qu'on a peint comme un ivrogne et un goinfre, en traçant le plan détaillé de son abbaye, a oublié les cuisines.




DEUXIÈME LIVRE


Le deuxième livre, qu'on croit avoir été écrit le premier, nous enseigne d'abord la généalogie et la naissance de Pantagruel, fils de Gargantua et de Badebec. Badebec ne survécut pas à la naissance de son fils. C'est pourquoi le bon Gargantua, entre cette naissance et cette mort, riait comme un veau et pleurait comme une vache. C'est mon auteur qui parle ainsi: excusez-le. Ce n'est pas là, mesdames, la pire des incongruités qu'il se soit permises; croyez-m'en sur ma parole!

Pantagruel, à l'âge d'étudier, alla à Poitiers, où il profita beaucoup. Un jour, il détacha d'un rocher une grosse pierre ayant environ douze toises dans tous les sens et il la mit sur quatre piliers, au milieu d'un champ, «afin, dit Rabelais, que les écoliers, quand ils ne sauraient autre chose faire, passassent leur temps à monter sur ladite pierre, à banqueter à force flacons, jambons et pâtés, et écrire leurs noms dessus avec un couteau».

Nous sommes en pleine tradition populaire. Les paysans attribuaient au caprice des géants le transport de ces pierres brutes, qu'on a nommées, depuis, druidiques, celtiques, préhistoriques, sans leur trouver une origine mieux prouvée que celle que Rabelais attribue, par ouï-dire, à la pierre levée de Poitiers, où de son temps les étudiants allaient manger et boire. Pantagruel est, pour l'instant, un géant capable d'avaler, comme son père, trois pèlerins dans sa salade. Patience! il deviendra bientôt un homme de stature raisonnable, comme vous et moi. Mais plût aux dieux que nous fussions tous aussi sages! Car ce Pantagruel va se trouver en toutes occasions la raison et la bonté mêmes.

Un jour, après souper, se promenant aux portes d'Orléans, avec ses compagnons, il rencontra un écolier qui venait par la route de Paris, et, dès qu'ils se furent salués, il lui demanda:

—Mon ami, d'où viens-tu à cette heure?

L'écolier lui répondit:

—De l'alme, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce.

Et, sur une autre question de Pantagruel, l'écolier reprend:

—Nous transfrétons la Séquane au dilucule et crépuscule, nous déambulons par les compilés ou quadrivies de l'urbe.

Et, ne s'arrêtant plus de latiniser, il révèle en ces termes la province de France dont il est natif:

—L'origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions lémoviques.

—J'entends bien, répond Pantagruel, tu es Limousin pour tout potage et tu veux ici contrefaire le Parisien.

Et le bon géant le prit à l'a gorge et faillit l'étrangler.

Cet épisode de l'étudiant limousin est célèbre. Le chancelier Pasquier y fait allusion dans ses Recherches sur la France:

«Nous devons, dit-il, nous aider du grec et du latin, non pour les écorcher ineptement, comme fit, sur notre jeune âge, Hélisenne, dont notre gentil Rabelais s'est moqué fort à propos en la personne de l'écolier limousin.»

Il se peut que, comme le dit Pasquier, Rabelais se soit moqué d'un nommé Hélisenne, et il est possible que la moquerie soit bonne; mais elle ne lui a pas coûté grand effort. Ce discours de l'étudiant limousin se trouve dans un livre que l'imprimeur Geoffroy Tory avait publié quatre ans, pour le moins, avant le livre II du Pantagruel. C'était sans doute une plaisanterie traditionnelle parmi les étudiants de l'Université de Paris. Mais nous sommes prévenus: Rabelais prenait de toutes mains, comme Molière. Les grands inventeurs sont de grands emprunteurs. C'est à croire qu'on ne s'agrandit pas sans voler. Ajoutons que, en prenant à l'imprimeur Geoffroy Tory ces verbocinations latiales, Rabelais s'est donné des verges pour se fouetter, car nous le verrons parfois latiniser aussi terriblement que ce jeune Limousin. Et celui-ci avait au moins une excuse: il était Limousin; il ne savait que son patois et le latin d'école. Comment aurait-il parlé français?

Étant à Orléans, Pantagruel fut prié par les habitants de placer dans le clocher une énorme cloche qu'on ne savait comment remuer. Ce fut un jeu pour le jeune géant que d'aller par les rues agitant cette cloche comme une sonnette. Les habitants, charmés, souriaient à la gentillesse de ce jeune prince. Leurs nez s'allongèrent le lendemain, quand ils s'aperçurent que cette sonnerie avait gâté tous leurs vins. Or, en ce temps-là, le vin des coteaux de Saint-Jean-le-Blanc passait pour baume divin. Notons à cette occasion que Rabelais haïssait les cloches. Il ne leur pardonnait pas d'avoir gouverné sa vie et troublé ses lectures grecques à Fontenay. Sans doute, bien des gens d'église alors partageaient cette aversion. Les philosophes du dix-huitième siècle n'entendaient pas avec plus de plaisir les gros bourdons des cathédrales. André Chénier, qui professait l'athéisme, demanda en beaux vers que l'airain funèbre ne gémît point sur son cercueil. Son voeu fut exaucé. Ce furent les romantiques, je crois, qui les premiers trouvèrent de la poésie à ces voix aériennes des clochers et des tours. Chateaubriand célébra la poésie des cloches. Il les eût moins aimées si, comme Rabelais, elles l'avaient fait lever au milieu de la nuit.

Pantagruel, à peine arrivé à Paris, visita la bibliothèque de Saint-Victor. Il y vit des livres dont notre auteur donne les titres imaginaires et ridicules. On a fait de grands efforts pour les identifier à des ouvrages véritables et l'on n'y a pas toujours réussi. Il semble que Rabelais s'est surtout moqué des scolastiques. Il était humaniste: l'humanisme devait tuer la scolastique ou être tué par elle. Prenons garde toutefois de louer François de toutes sortes de belles intentions qu'il n'eut jamais. Lui-même, il s'est moqué, par avance, des commentateurs qui s'aviseraient de lui donner trop d'esprit. Il est vrai qu'il a dit aussi qu'il fallait casser l'os pour trouver la moelle. Que de sujets d'incertitudes! S'il fallait les examiner à fond, on n'en finirait jamais, et nous sommes pressés. Une voix nous crie comme dans le poème de Dante: «Regarde et passe.»

Étant à Paris, Pantagruel reçut de Gargantua, son père, une lettre fort belle qui a le mérite de montrer le progrès des études en France sous François Ier, et de peindre au vif les pères et les enfants, à cette heure ardente où renaissait l'esprit humain:

«...Encore que mon feu père, de bonne mémoire, Grandgousier eût adonné toute son étude à ce que je profitasse en toute perfection et savoir politique, et que mon labeur et étude correspondît très bien, voire encore outrepassât son désir, toutefois, comme tu peux bien entendre, le temps n'était tant propre ni commode aux lettres comme est de présent, et je n'avais abondance de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps était encore ténébreux et sentant l'infélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a été de mon âge rendue aux lettres et j'y vois tel amendement que, de présent, à difficulté je serais reçu en la première classe des petits grimauds, qui, en mon âge viril, étais (non à tort) réputé le plus savant dudit siècle...

»Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se dise savant, hébraïque, chaldaïque, latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usage, qui ont été inventées de mon âge par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, et m'est avis que ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni de Papinien, n'était telle commodité d'étude qu'on y voit maintenant. Et ne se faudra plus d'oresenavant trouver en place ni en compagnie, qui ne sera bien poli en l'officine de Minerve. Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palfreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps.

»Que dirai-je? Les femmes et les filles ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine...

»C'est pourquoi, mon fils, je t'admoneste, que tu emploies ta jeunesse à bien profiter en étude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Épistémon, dont l'un par vives et vocales instructions, l'autre par louables exemples, te peuvent endoctriner. J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement, la grecque, comme le veut Quintilien; secondement, la latine, et puis l'hébraïque pour les saintes lettres, et la chaldaïque et arabique pareillement; et que tu formes ton style, quant à la grecque, à l'imitation de Platon, quant à la latine, de Cicéron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t'aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je t'en donnai quelque goût, quand tu étais encore petit, en l'âge de cinq à six ans; poursuis le reste, et d'astronomie saches-en toutes les règles. Laisse-moi l'astrologie divinatrice et l'art de Lullius (Raymond Lulle) comme abus et vanités. Du droit civil, je veux que tu saches par coeur les beaux textes, et me les confères avec philosophie.

»Et quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t'y adonnes curieusement; qu'il n'y ait mer, rivière, ni fontaine, dont tu ne connaisses les poissons; tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et plantes des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout l'Orient et Midi, rien ne te soit inconnu.

»Puis soigneusement, revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudistes et cabalistes; et par fréquentes anatomies (dissections) acquiers-toi parfaite connaissance de l'autre monde, qui est l'homme. Et, par quelques heures du jour, commence à visiter les saintes lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament et Épîtres des apôtres; et puis, en hébreu, le Vieux Testament. Somme, que je voie un abîme de science. Car d'oresenavant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et repos d'étude, et apprendre la chevalerie et les armes, pour défendre ma maison, et secourir nos amis en toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et veux que, de bref, tu essayes combien tu as profité; ce que tu ne pourras mieux faire que tenant conclusions en tout savoir, publiquement envers tous et contre tous; et hantant les gens lettrés qui sont tant à Paris comme ailleurs.

»Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre point en âme malivole, et que science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir; et, par foi formée de charité, être à lui joint, en sorte que jamais tu n'en sois séparé par péché.

»Défie-toi des illusions du monde. Ne mets pas ton coeur à vanité: car cette vie est transitoire et la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes proches et les aime comme toi-même. Révère tes précepteurs, fuis les compagnies des gens auxquels tu ne veux point ressembler, et, les grâces que Dieu t'a données, ne les reçois point en vain. Et, quand tu reconnaîtras avoir acquis tout le savoir de par delà, retourne vers moi, afin que je te voie et donne ma bénédiction avant que de mourir.

»GARGANTUA



Mais voici venir un personnage intéressant à connaître, car c'est un abrégé de l'humanité. Il a de grands besoins, il est ingénieux, naturellement pervers, sociable, et son âme est inquiète. C'est Panurge. Pantagruel le rencontra par aventure sur le pont de Charenton, en piteux équipage et à demi mort de faim. Panurge lui demanda l'aumône en arabe, en italien, en anglais, en basque, en bas-breton, en vieil hollandais, en espagnol, en danois, en hébreu, en grec, en latin, et en bas-allemand, avant de la demander en français. On pourrait y découvrir la sottise des gens d'esprit qui veulent tout compliquer. C'est plutôt une fantaisie sans conséquence du bon Rabelais qui s'amuse. Avouons qu'il s'amuse ici un peu étourdiment, puisqu'il nous montre ce studieux et docte Pantagruel n'entendant pas le latin de Panurge qui pourtant est assez bon. Mais il fallait faire passer toutes les langues connues et inconnues avant la française et maternelle que Panurge parle excellemment, car il a été nourri jeune au jardin de France. C'est Touraine!

Les façons de Panurge ne déplaisent nullement à Pantagruel qui se prend d'une soudaine amitié pour l'inconnu et lui dit un peu vite:

—Par ma foi! Si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et moi ferons une nouvelle paire d'amis, comme Énée et Achates.

Pantagruel qui, par bonheur, n'était plus trop grand pour passer sous une porte (nous savons que Rabelais l'allonge et l'accourcit à sa volonté) annonce, un jour, qu'il est prêt à soutenir une discussion contre tout venant. Ces sortes de défis étaient fréquents entre savants. Pic de la Mirandole, à vingt-trois ans, disputa de omni re scibili. Pantagruel, aussi jeune et non moins docte, afficha neuf mille sept cent soixante-quatre thèses, qu'il était prêt à défendre. Pendant six semaines, il disputa tous les jours à la Sorbonne, de quatre heures du matin à six heures du soir et s'acquit ainsi une vaste renommée. En ce moment, le Parlement avait à juger un procès si difficile, si embrouillé, qu'on n'y comprenait rien. La Cour, en son embarras extrême, résolut de consulter le savant sorbonniste.

—Faites venir les contondants, dit Pantagruel.

Ils comparurent et l'arbitre donna la parole au demandeur qui commença en ces termes:

—Monsieur, il est vrai qu'une bonne femme de ma maison portant vendre des oeufs au marché...

—Couvrez-vous, dit Pantagruel.

—Grand merci! dit le plaideur.

Et il reprit:

—... mais à propos passait entre les deux tropiques six blancs vers le zénith et maille. Par autant que les monts Riphées avaient, cette année-là, grande stérilité de happelourdes, etc., etc.

Le peu que je vous en cite montre que la cause était obscure.

Le demandeur parla longtemps sans apporter plus de lumière.

Le défendeur fut plus véhément, mais il ne fut pas plus clair:

—Dois-je endurer, s'écria-t-il avec indignation, qu'à l'heure où je mange en paix ma soupe sans mal penser ni mal dire, on me vienne ratisser et tarabuster le cerveau, me sonnant l'antiquaille et disant:

Qui boit en mangeant sa soupe,

Quand il est mort, il n'y voit goutte, etc.

C'était décidément une cause ardue. Pantagruel, en dépit des difficultés qu'elle présentait, la jugea souverainement et rendit un arrêt mémorable, dont voici la teneur:

—Vu, entendu, et bien calculé le différend qui s'est élevé entre les deux seigneurs ici présents, la cour leur dit que, considérant l'horripilation de la chauve-souris déclinant bravement du solstice d'été pour mugueter les billevesées, etc.

L'arrêt était aussi obscur que la cause. C'est pour cela sans doute qu'il parut équitable aux deux parties qui se tinrent pour contentes et satisfaites. Dès lors Pantagruel fut réputé à bon droit aussi juste que Salomon. Mais revenons à Panurge.

Lorsque Pantagruel le rencontra sur le pont de Charenton, Panurge revenait de Turquie; où les infidèles l'avaient mis à la broche tout lardé comme un lapin. Du moins l'affirmait-il. Et il jurait de plus avoir été miraculeusement délivré par la puissante intervention du grand saint Laurent, non sans avoir aidé, comme il convient, le miracle par son industrie. Avec un tison qu'il tint entre ses dents, il mit le feu à la maison du pacha qui le faisait cuire et qui, dans ce péril, invoqua tous les diables et nommément Grilgoth, Astaroth, Rappalus et Gribouillis. Ce qui fit grand'peur à l'embroché Panurge, car il était lardé et les diables sont prompts à emporter quiconque sent le lard, tout au moins le vendredi tout le long de l'année, et pendant les quarante jours du carême, à moins de dispense. Panurge conte encore beaucoup d'autres turqueries. Le seizième siècle était moins poli que le dix-septième. Les turqueries de Rabelais sont d'une bouffonnerie plus féroce que celles de Molière. Maintenant qu'il y a un parlement à Constantinople, tous ces vieux turcs de comédie sont relégués dans le musée du rêve. Et que le rêve est froid, étiqueté dans sa vitrine!

Panurge à l'âge de trente-cinq ans, était de stature moyenne, ni trop grand, ni trop petit, et avait un nez un peu aquilin, fait en manche de rasoir, bien galant homme de sa personne, mais sujet à une maladie qu'on appelait en ce temps-là: «faute d'argent: c'est douleur non pareille!» Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin furtivement fait; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés, ribleur, s'il en était à Paris.

Au demeurant, le meilleur fils du monde. Bref un homme comme un autre.

Toujours il machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet. S'il voyait un homme et une femme assis côte à côte à l'église, il les cousait ensemble. Il cousit un jour la chasuble d'un prêtre à sa chemise, en sorte que, après l'office, le célébrant ôta l'une avec l'autre, au grand scandale des assistants. On plaçait alors dans les églises de ces grands bassins en cuivre à godrons ou bien à figures, représentant soit Adam et Ève, soit le raisin de Chanaan et que, aujourd'hui, les amateurs d'antiquités connaissent bien. Les fidèles qui sous le pontificat de Léon X achetaient des indulgences (on sait que Rome en vendait beaucoup alors) mettaient leur offrande dans le bassin. Panurge, quand il était à court d'argent, achetait des indulgences. C'était tout profit pour lui, car, tandis qu'il mettait une petite pièce dans le plat, il en tirait une grosse.

—Vous vous damnez comme un serpent, lui disait Rabelais (car c'est Rabelais en personne qui intervient en son livre, dans cette affaire d'indulgences); vous êtes larron et sacrilège.

Mais Panurge, alléguant la parole divine: «Vous recevrez au centuple ce que vous donnez», se flattait, au contraire, de sa conformité avec l'Évangile. Il n'avait pas, en cette industrie, le mérite de l'invention, car on lit dans un colloque d'Érasme: «Il y a des gens si dévots à la Vierge qu'en feignant de mettre à l'offrande ils escamotent adroitement ce qu'un autre a mis.»

Panurge, comme Pantagruel, disputa en Sorbonne. Il disputa contre un docteur anglais; la discussion eut ceci de particulier, qu'elle se fit en silence, par signes. Ce fut Panurge qui l'emporta. Cette victoire le mit en réputation dans la ville de Paris; on le louait publiquement; il était bien venu dans les compagnies; il ne douta plus de rien et devint amoureux d'une grande dame de la ville. Il l'alla voir en son hôtel et lui tint des propos que je ne puis vraiment pas rapporter. Heureusement que ce n'est pas nécessaire; il suffira de vous avertir que, en amour, les discours de Panurge vont droit au fait, qu'ils sont serrés et pressants. La dame s'en fâcha: elle eût voulu plus de délicatesse.

—Méchant fol, lui répondit-elle, vous appartient-il de me tenir de tels propos? À qui pensez-vous parler? Allez! Ne vous trouvez jamais devant moi.

Et, comme il ne cessait point, elle menaça d'appeler le monde et de le faire assommer de coups.

—Oh! répliqua Panurge, vous n'êtes pas si méchante que vous dites, ou je me suis bien trompé à votre physionomie. Car la terre monterait aux cieux et les cieux descendraient dans l'abîme et tout l'ordre de nature serait perverti avant qu'en une beauté et élégance telle que la vôtre se trouve une goutte de fiel... Votre beauté est tant excellente, tant singulière, tant céleste, que je crois que nature l'a mise en vous comme en modèle, pour nous donner à entendre combien elle peut faire quand elle veut employer toute sa puissance et tout son savoir. Ce n'est que miel, ce n'est que sucre, ce n'est que manne céleste de tout ce qui est en vous. C'était à vous à qui Paris devait adjuger la pomme d'or, non à Vénus, ni à Junon, ni à Minerve; car jamais il n'y eut tant de magnificence en Junon, tant de prudence en Minerve, tant d'élégance en Vénus, comme il y a en vous. Ô dieux et déesses célestes! Qu'heureux sera celui à qui vous ferez cette grâce...

Et Panurge revenant au fait avec son exactitude ordinaire, la dame se mit à la fenêtre pour appeler les voisins.

—Je vais les chercher moi-même, dit Panurge.

Et il s'en alla sans grandement se soucier du refus qu'il venait d'essuyer.

Le lendemain, à l'église, il s'approche de la dame, lui prend son chapelet et lui fait gâter sa robe par des chiens. Indigne vengeance. Telles sont les amours de Panurge; elles ne sont point honnêtes.

Cependant Pantagruel fut avisé que Gargantua son père ayant été transporté au pays des fées, son royaume d'Utopie était envahi par les Dipsodes qui, sous la conduite de leur roi Anarche, assiégeaient la capitale. Le jeune prince se rend aussitôt dans ce pays de Dipsodie, qui se trouve bien distant du Chinonais, car il est dans l'Afrique du Sud. Rabelais nous donne de ces surprises; mais le sage ne doit s'étonner de rien.

Ce nom d'Utopie, Rabelais, vous ne l'ignorez point, l'a pris à Thomas Morus, qui avait imaginé une île de ce nom, pour en faire le séjour d'une société meilleure que celle dans laquelle il vivait. Dans l'Utopie de Thomas Morus, le socialisme règne, le collectivisme est mis en pratique. Les biens sont