Title: Éphémérides de Glozel Author: Salomon Reinach Release Date: September 24, 2006 [EBook #100191] Language: French Character set encoding: UTF-8 SALOMON REINACH MEMBRE DE L'INSTITUT ÉPHÉMÉRIDES DE GLOZEL _Quod praecipuum munus annalium reor ne virtutes sileantur utque pravis dictis factisque ex posteritate et infamia metus sic_ (Tacite, _Ann._, 111, 65). «Le premier devoir des annales est de ne pas laisser le mérite dans l'oubli et d'effrayer ceux qui disent ou font le mal par la crainte de la postérité et de la flétrissure.» Illustration: Carte situant Glozel dans sa région. Kra--Éditeur--Paris _1ère édition_ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR _Manuel de Philologie classique_, 2 vol., 1883-1884. (Nouveau tirage, 1907). _Traité d'épigraphie grecque_, 1885. _Grammaire latine_, 1886. _La colonne Trajane_, 1886. _Conseils aux voyageurs archéologues_, 1886. _Catalogue sommaire du Musée de Saint-Germain_, 1887 (3e éd., 1899). E. POTTIER et S. REINACH, _La nécropole de Myrina_, 2 vol., 1887. _Atlas de la province romaine d'Afrique_, 1883. _Voyage archéologique de Le Bas en Grèce et en Asie Mineure_, 1888. _Esquisses archéologiques_, 1888. _Époque des alluvions et des cavernes,_ 1889. _Minerva_, 1889 (6e éd., 1909). _Les Gaulois dans l'art antique_, 1889. _L'histoire du travail en Gaule_, 1890. _Peintures de vases antiques_, 1891. KONDAKOF, TOLSTOI, S. REINACH, _Antiquités de la Russie méridionale_, 1891. _Chroniques d'Orient_, 2 vol., 1891, 1896. _Antiquités du Bosphore cimmérien_, 1892. _L'origine des Aryens_, 1892. A. BERTRAND et S. REINACH, _Les Celtes du Pô et du Danube_, 1894. _Bronzes figurés de la Gaule romaine_, 1894. O. MONTELIUS et S. REINACH, _Les Temps préhistoriques en Suède_, 1895. _Épona, la déesse gauloise des chevaux_, 1895. _Pierres gravées_, 1895. _La sculpture en Europe avant les influences gréco-romaines_, 1896. _Répertoire de la statuaire grecque et romaine_, 5 vol., 1897-1924. _Répertoire de vases grecs et étrusques_, 2 vol., 1899-1900. _Guide illustré du musée de Saint-Germain_, 1899. (Nouv. éd., 1922). H.C. LEA, _Histoire de l'Inquisition_, trad. par S. REINACH, 3 vol., 1900-1902. _La représentation du galop_, 1901. _L'album de Pierre Jacques_, 1902. _Recueil de têtes antiques_, 1903. _Un manuscrit de la Bibliothèque de Philippe le Bon à Saint-Pétersbourg_, 1904. _Apollo, histoire générale des arts_, 1904 (11e éd., 1926). _Répertoire de peintures du Moyen-Age et de la Renaissance_, t. I-V, 1905-1922. _Cultes, mythes et religions_, t. I-V, 1905-1922. _Tableaux inédits ou peu connus_, 1906. _Album des moulages et modèles en vente à Saint-Germain_, 1908 _Répertoire de reliefs grecs et romains_, 3 vol., 1909-1912. _Répertoire de l'art quaternaire_, 1913. _Orpheus, histoire générale des religions_, 1909 (30e éd., 1921). _Chronologie de la guerre_, 10 vol., 1915-1919. _Histoire de la Révolution russe_ (1905-1917), 1918. _Histoire sommaire de la guerre de quatre ans_, 1919. _Catalogue illustré du Musée de Saint-Germain_, 2 vol., 1917, 1921. _Répertoire de peintures grecques et romaines_, 1922. _A short history of Christianity_, 1922. _Monuments nouveaux de l'art antique_. 2 vol., 1925. _Lettres à Zoé sur l'histoire des philosophies_. 3 vol., 1926. _AVERTISSEMENT_ _Les Éphémérides_, qui sont le mode le plus détaillé de la chronologie, forment comme l'ossature de l'histoire et lui survivent, car, pour continuer la métaphore, quel que soit l'éclat ou le charme de la chair qui l'enveloppe, le squelette seul peut braver les siècles. Toutes les histoires de Napoléon ont vieilli ou sont appelées à bientôt vieillir; mais le livre d'A. Schuermans, _Itinéraire général de Napoléon (1908)_, est, en sa sécheresse voulue, immortel. C'est dans cette conviction que j'ai déjà publié plusieurs chronologies qui, bien que modestes d'apparence, ne laisseront pas d'être longtemps utiles aux travailleurs: celles de la Vénus de Milo[1], de la Tiare d'Olbia[2], des découvertes et controverses sur l'art quaternaire[3], de la Grande Guerre[4], des fouilles d'Alesia[5]. Voici donc la sixième, plus détaillée que les précédentes. J'ai pu la composer, comme celle de la Guerre, parce que j'ai pris des notes au jour le jour, dans la pensée que c'était la plus mémorable querelle qui eût encore divisé les savants et passionné l'opinion dans les deux mondes. Mon épigraphe, empruntée à Tacite, en dit plus long; il est inutile de la commenter. Chacun trouvera ici ce qui lui est dû et l'avenir distinguera sans peine, à la lumière de citations textuelles, les chercheurs honnêtes, les dupes et les «naufrageurs». Les excellentes chroniques du _Mercure de France_, seul périodique qui, dès le début, ait assumé la lourde tâche de faire accepter les découvertes extraordinaires de Glozel, m'ont été d'une grande utilité; je veux, une fois de plus, en remercier les auteurs. S. R. NOTES DE BAS DE PAGE: [1] _Chronique des Arts_, 9 janvier 1897, p. 16. [2] _Revue archéologique_, 1903, II, p. 104, et à part. [3] _Répertoire de l'art quaternaire_, Paris, Leroux, 1913 (Introduction). [4] _Chronologie de la guerre_, Paris, Berger-Levrault, 10 vol., 1915-1919. [5] _Revue archéologique_, 1925, I, p. 26-100, et à part. PREMIERS INDICES D'UNE ÉCRITURE PRÉHISTORIQUE EN EUROPE 1752.--Le savant Velasquez de Velasco (de Malaga) affirme que les caractères ibériques sont antérieurs à la conquête de l'Espagne par les Romains, thèse approuvée en 1837 par Gesenius. 1863.--Ed. Lartet et H. Christy, fouillant dans la grotte de La Madeleine (Dordogne), y trouvent un os portant des caractères gravés, publié plus tard dans l'ouvrage posthume _Reliquiæ aquitanicæ_ (1875), pl. B, XXVI [voir pl. 12, 1]. 1864.--Brouillet fils et Meillet publient à Poitiers un ouvrage intitulé: _Époques antédiluvienne et celtique du Poitou_. Quelques gravures de ce livre reproduisent des os portant des caractères sanscrits; la fraude, bientôt démasquée, était due à Meillet. (S. REINACH, _Alluvions et Cavernes_, p. 128). [Les détracteurs de Glozel n'ont jamais expliqué pourquoi le prétendu faussaire n'aurait emprunté aucun caractère aux alphabets sanscrit et hébreu.] 1872.--A l'Institut britannique d'anthropologie (3 déc.), T. Rupert Jones lit un mémoire sur les os des cavernes du Périgord portant des signes (réimprimé _Reliquiæ aquitanicæ_, p. 183-201). 1885.--Le prof. A. Sayce, dans l'_Ilios_ de Schliemann (trad. franç., p. 901), écrit, à propos d'inscriptions sur fusaïoles et vases trouvés à Troie: «De tous les résultats des fouilles d'Hissarlik, un des plus considérables est la découverte, à la pointe N.-O. de l'Asie Mineure, d'une écriture certainement très antérieure à l'introduction de l'alphabet phénicien ou grec dans cette région.» Le caractère_ européen_ et non _asiatique_ de la civilisation d'Hissarlik ne fait plus doute pour personne. 1890.--Flinders Petrie découvre en Égypte, sur des poteries très archaïques de Kahun et de Gurob, des signes linéaires gravés à la pointe. Amélineau et J. de Morgan en découvrent d'analogues à Abydos (Égypte) et à Negadah, d'où l'expression de «linéaire d'Abydos» employée par Piette (_Anthropologie_, 1905, p. 11). 1891.--Le portugais Estacio de Veiga, commentant un tesson de vase avec signes linéaires, écrit (_Antiq. monumentaes do Algarve_, t. IV, p. 298): «Il est démontré que, pendant le dernier âge de la pierre, il existait dans la Péninsule un langage écrit, figuré par des caractères graphiques, identiques à ceux d'outre-Tage à l'âge du bronze et des inscriptions d'Algarve appartenant au premier âge du fer.» C'est, à ma connaissance, la première affirmation de l'existence d'une écriture néolithique, source indigène de ces écritures ibériques dont on n'a cessé à tort d'admettre l'origine phénicienne (voir HÜBNER, _Monum. linguæ ibericæ_, Berlin, 1893, p. XXXI). 1892 (?)--On trouve, en déboisant une partie du champ dit _des Durantons_ à Glozel, dominant le gué du Vareille, des poteries et des briques qu'on brise (_Merc_., 1er juillet 1926, p. 94). 1893.--Francis Perot publie une notice sur un atelier de fabrication de bracelets en schiste dans l'Allier, sur la colline de Malbruno, c'ne de Montcombroux. C'est plus tard seulement qu'on trouva, sur un de ces fragments de schiste, des signes glozéliens (_Bull. Soc. naturelle d'Autun_, t. v, tir. à p. à Saint-Germain, n° 9884). MÊME DATE.--S. Reinach publie dans l'_Anthropologie_ (p. 539, 699) et à part un mémoire intitulé: _Le mirage oriental_ (réimprimé _Chroniques d'Orient_, Leroux, t. II, appendice). Il n'y est pas question de l'alphabet, mais «d'une civilisation néolithique primitive ayant rayonné en éventail de l'Europe centrale ou de l'Europe du Nord.» P. 27 du tir. à p.: «Cette civilisation primitive d'Hissarlik et de Chypre est identique, comme on le sait aujourd'hui, à celle de l'Archipel et de la Grèce préhistorique; _on est donc amené à en chercher l'origine en Occident_.» MÊME DATE.--Arthur Evans constate l'existence d'un système graphique inconnu sur les intailles de l'Archipel. Evans commença ses fouilles à Cnossos en Crète au début de 1895. Dès 1880, l'Américain Stillman avait constaté, le premier, des signes graphiques à Cnossos et les avait publiés en 1881. 1894.--Les R.P. Brenha et Rodrigues, religieux portugais, découvrent sous un dolmen de la région d'Alvao (N.-E. du Portugal), dans un milieu où il n'y a pas la moindre trace de métal, des sculptures, gravures et inscriptions de l'âge de la pierre, publiées en 1903 seulement (voir à cette date). La Serra d'Alvao est une légion montagneuse, proche du bourg de Pouca d'Aguiar, où il y a de nombreux dolmens de type très ancien. 1894-1896.--S. Reinach publie dans l'_Anthropologie_ (1894, p. 15, 173, 288; 1895, p. 18, 393, 549, 662; 1896, p. 168) une suite d'articles illustrés sous le titre: _La sculpture en Europe avant les influences gréco-romaines_ (à part, 1896), d'où il convient de détacher les passages suivants qui semblent annoncer les découvertes de Glozel (la pagination est celle du tir. à p., devenu très rare): P. 5: «Rien n'est venu confirmer les hypothèses téméraires qui cherchaient à mettre l'art des Troglodytes en relation avec celui de l'Égypte et de la Babylonie. Mais je me demande si un avenir prochain ne me fera pas condamner les lignes suivantes, écrites par moi il y a cinq ans (1889) et depuis citées et même louées plus d'une fois: «Le caractère qui frappe tout d'abord quand on étudie cet art, c'est son isolement dans la suite des temps. On ne voit point de tradition plus ancienne d'où il dérive ni de tradition plus récente qui lui doive son origine.» Une telle manière de voir impliquait l'hypothèse, aujourd'hui très compromise, d'un _hiatus_ effectif entre l'époque du renne et le début des temps actuels qui lui font suite. Une fois cette idée de l'_hiatus_ écartée, celle de la disparition brusque et complète de l'art quaternaire devient singulièrement problématique. Il suffirait d'une seule fouille heureuse (_Glozel!_) pour mettre fin à cette illusion... L'hiatus entre le paléolithique et les temps actuels tend à se combler.» P. 31: «Le fait que les urnes à visage de Troie sont plus anciennes de beaucoup que celle de la Prusse orientale ou de la vallée du Rhin n'établit nullement que le type en question soit d'invention troyenne et ait rayonné de là vers le nord de l'Europe. Les sculptures de la Marne représentent un stage antérieur du même type, exactement comme les ornements en fer à cheval de Gavrinis sont le prototype, sur granit, des éléments décoratifs de vases mycéniens. Ce que nous trouvons dans l'Europe de l'ouest et dans celle du nord, ce sont les survivances de modèles très anciens, qui se sont conservés longtemps à l'abri d'influences étrangères, tandis qu'en Grèce et sur le sol de l'Asie-Mineure ils ont poursuivi une évolution rapide.» P. 102: «L'avenir dira s'il est possible d'établir une connexion quelconque entre ces dernières œuvres (les femmes nues en ronde-bosse sculptées à l'époque quaternaire en France) et les divinités nues de l'Archipel. Pour le moment, il y aurait presque folie à l'affirmer; mais qui peut dire qu'il en sera encore de même dans dix ans?» P. 141: «Je refuse de croire que toute lumière nous est venue de l'Euphrate et du Nil; je pense que le Danube et le Rhin ont quelque droit à n'être pas négligés et que les barbares d'avenir qui habitaient les bords de ces fleuves n'étaient pas réduits à tout recevoir du dehors.» 1896.--Édouard Piette publie et commente, dans l'_Anthropologie_ (p. 385 et suiv., avec atlas), les galets coloriés, avec signes graphiques peints, qu'il a découverts au Mas d'Azil (Ariège) et que le public savant avait vus pour la première fois, non sans suspicion, à l'exposition universelle de 1889 (_Anthropologie_, 1891, p. 141). P. 397: «On ne sculpte plus; on ne grave plus; on peint. On ne représente plus des hommes et des animaux; on figure des signes graphiques.» P. 413: «_Peut-être plus tard la découverte heureuse de quelques anciennes inscriptions_, soit dans la péninsule ibérique, soit sur d'autres terres plus éloignées, permettra d'interpréter les vieux graphiques des galets coloriés dont le sens nous paraît actuellement impénétrable.» P. 425: «Neuf signes graphiques du Mas d'Azil sont identiques à des caractères du syllabaire chypriote. Huit signes aziliens, dont quelques-uns sont aussi chypriotes, font partie de l'alphabet égéen. En retrouvant dans les alphabets chypriote et égéen et dans l'écriture usitée en Asie Mineure avant la guerre de Troie des caractères aziliens, on est fondé à croire ou que des invasions d'Occident aient porté dans ces régions, à une époque très reculée, l'écriture en usage dans les pays pyrénéens, ou que l'écriture rudimentaire du Mas d'Azil ait été, aux temps préhistoriques, le patrimoine commun du littoral septentrional de la Méditerranée et de l'Archipel... La tradition nous a conservé le souvenir d'une civilisation très ancienne dans la péninsule ibérique. D'autre part, nous savons par les Égyptiens qu'une émigration partie de l'Atlantide, avant l'effondrement de cette île, se dirigea vers la Grèce où l'une de ces bandes fut défaite par les Athéniens[6]... «Si l'on joint aux peintures du Mas d'Azil la gravure sur renne de Gourdan et si on les compare aux caractères de l'alphabet phénicien, on voit que _onze_ signes de notre écriture préhistorique ont passé, avec leur forme azilienne, dans cet alphabet... _Les Phéniciens étaient un peuple de marchands; ils ont pris partout, et notamment dans le voisinage des Pyrénées, les signes graphiques qui leur semblaient les plus commodes pour traiter et correspondre_. Ces signes ont changé de valeur entre leurs mains, mais non de forme. Les Grecs, dont les anciens syllabaires avaient beaucoup de caractères communs avec l'alphabet azilien, ont adopté la réforme phénicienne avec d'autant plus de facilité qu'ils retrouvaient, dans les lettres phéniciennes, des formes qui leur étaient familières.» P. 426-27: «Ces cailloux peints qui nous semblaient d'abord couverts de simples barbouillages sont l'expression d'une des plus grandes conquêtes de l'esprit humain. Aux préoccupations artistiques avaient succédé les préoccupations intellectuelles, et la grotte du Mas d'Azil, aux temps aziliens, nous apparaît comme une vaste école où l'on apprenait à lire, à compter, à écrire et à connaître les symboles religieux du dieu solaire.» [Voir pl. 12]. * * * * * Ce mémoire génial de Piette ne fut point apprécié des archéologues officiels, qui firent le silence à son sujet; mais il trouva, comme nous le verrons, des lecteurs moins sceptiques parmi les amateurs d'Allemagne et du Portugal. 1897, 17 juin.--Piette lit à la Société d'anthropologie de Paris, un mémoire intitulé: _Origine de nos alphabets_ (voir l'_Anthropologie_, 1905, p. 8). 1900.--Dans la _Revue des études anciennes_ (t. II, p. 136), Camille Jullian étudie une inscription sur plaque de plomb, en caractères inconnus, trouvée à Carpentras, conservée au musée Calvet d'Avignon et publiée par Espérandieu. Il y a là des lettres ibériques, avec quelques éléments lyciens (?) [Voir pl. 12, 8]. L'auteur écrit (p. 136) ces lignes mémorables: «Il est probable qu'en cherchant avec soin... on constaterait l'existence, même en Gaule propre, sinon d'un alphabet complet, du moins de caractères autres que ceux de Grèce et de Rome et apparentés ou empruntés aux alphabets ibériques ou italiotes.» * * * * * Au début des trouvailles épigraphiques de Glozel, Camille Jullian proposait à Mollet d'y reconnaître «l'alphabet carpentoractien». C'est seulement plus tard qu'il céda au mirage d'une cursive latine inexistante. 1902.--On constate, sur des vases découverts à Orchomène en Béotie, l'existence de l'écriture égéenne dans la Grèce continentale (_Rev. archéol._, 1903, I, p. 426). MÊME DATE.--A propos de la pendeloque de S. Marcel (Indre), au revers de laquelle sont gravés des caractères, Breuil écrit (_Anthrop._, 1902, p. 154): «Il me semble impossible de n'y voir qu'un simple griffonnage sans signification et de nier qu'on soit en présence d'une sorte d'inscription. Ce sentiment a été partagé par toutes les personnes qui l'ont examinée, en particulier par M. S. Reinach.» 1903.--Ricardo Severo publie un long article illustré sur les découvertes d'Alvao (voir 1894) dans la Revue _Portugalia, Materiaes para o estudio do povo portuguès_, t. I, 4e fasc., Porto, 1903, p. 687 et suiv. Des publications partielles avaient été faites en 1895 et 1898 (_Archeologo Portuguès_, t. I et IV) et dans Leite, _Religioes_, t. I, 1897. Les objets sont conservés, depuis 1898, à Povoa de Varzim, où ils ont été vus et jugés authentiques par Breuil, Mendes Correa et autres: P. 689. R. Severo rappelle les doutes qui l'ont d'abord tourmenté en voyant un mélange d'objets magdaléniens et néolithiques. P. 690. Les ustensiles communs de pierre polie se sont rencontrés dans toutes les _antas_ (dolmens), tandis que les pierres sculptées et inscrites ont été trouvées dans un seul mégalithe mieux conservé que les autres, n° VIII de la fig. 9 (p. 697). P. 691. Rapport des R.P. José Brenha et Raph. Rodrigues. Pierres polies, éclats divers, galets avec cupules (pl. XXXI; objet presque identique à Glozel, Morlet I, p. 8).--Cupules disposées symétriquement (pl. XXXII).--Galets triangulaires percés, objets ronds avec point central et rayons gravés (pl. XXXIV).--Idoles féminines à seins proéminents, sans jambes, d'un style affreux (pl. XXXVI).--Dessins au trait d'animaux, parfois sur galets troués, comme un sanglier avec inscription de trois lettres (pl. XXXVII).--Animaux gravés, chasseur (pl. XXXVIII).--Animaux gravés, oiseau (pl. XLI).--Sanglier gravé (pl. XLII).--Animaux gravés, chasseur de cerf (pl. XLIII).--Quatre inscriptions sur pierres (pl. XLIV).--Deux inscriptions (pl. XLV).--Quelques objets ont été reproduits dans le texte en photographie et témoignent de la bonne foi du dessinateur inexpérimenté.--Une pierre zoomorphique acquise par Leite de Vasconcellos est publiée dans son ouvrage, _Religioes_ I, p. 342 [Voir pl. 14-16]. Ricardo Severo fixa sans hésiter la date des trouvailles d'Alvao (prov. de Tras os Montes): station néolithique, avec survivances de l'âge du renne. S'inspirant des travaux de Piette (1896), il soutint la thèse de l'origine occidentale non seulement de l'écriture ibérique d'Espagne, mais des écritures linéaires de la Méditerranée orientale. La difficulté était de faire accepter l'authenticité des trouvailles, témoin l'article que S. Reinach publia dans la _Revue archéologique_, 1903, II, p. 430: «Il est question, à propos d'un groupe de dolmens dans la province de Tras os Montes, d'une série bien extraordinaire de pierres sculptées et gravées. A la suite de pierres à cupules, on trouve des silex en forme d'hommes et d'animaux, des pierres sur lesquelles sont gravées à la pointe des figures d'animaux et des inscriptions à facies mi-celtibérien, mi-égéen. Jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à preuve formelle du contraire, je considère ces pierres sculptées et gravées comme le produit d'une mystification. J'aimerais à connaître, à ce sujet, l'opinion des autres savants du Portugal.» 1904.--Au congrès préhistorique de Beauvais (1909, p. 250-53) et dans l'_Homme préhistorique_ (1904, p. 74), il est question d'un anneau de schiste découvert par Debruge à Canneville près de Creil, portant des traces peu distinctes de caractères gravés (_cf. Merc_. 1er nov. 1926, p. 705). MÊME DATE.--E. Cartailhac rend compte à son tour (_Anthrop_., 1904, p. 389) de l'article de R. Severo et conclut aussi à une mystification: «L'auteur est le disciple fidèle de nos regrettés amis Ribeiro et Sarmento... C'est avec une véritable stupéfaction que j'ai lu son mémoire... Le mobilier funéraire offre des pierres avec écuelles ou godets disposés de telle manière que l'on nous donne pour terme de comparaison les galets coloriés du Mas d'Azil; puis ce sont des pierres trouées, d'autres avec des soleils radiants, avec une collection d'animaux gravés ou sculptés en ronde bosse--une véritable arche de Noé. Et ce n'est pas tout! On nous parle encore de pierres à inscriptions, de tablettes épigraphiques! Le résultat de mon examen m'a obligé d'écrire à M. R. Severo que si son nom ne figurait pas dans ce mémoire, je n'hésiterais pas à croire à une mystification grossière. Notre confrère a bien voulu me répondre. Il a fait une enquête qu'il me détaille et il n'a trouvé aucune raison de se méfier. Les premiers doutes se sont sensiblement dissipés. Il est bien facile à rassurer!... J'ai jugé trop vite les peintures préhistoriques d'Altamira et j'ai dû faire naguère (1902) mon public _mea culpa_. Certes, c'est une leçon qui ne doit pas être perdue. Mais il y a cependant des limites qu'il ne faut pas franchir et j'attendrai, pour m'occuper davantage de ces découvertes portugaises, des démonstrations plus favorables (?) que celles que j'ai lues.» 1905.--Ed. Piette publie dans l'_Anthropologie_ (p. 1-11) un article sur les écritures de l'âge glyptique, où il étudie les os gravés de signes à l'âge du renne: «Les deux seules inscriptions linéaires des temps glyptiques que nous possédions ne sont pas de la région pyrénéenne, mais de la partie septentrionale du bassin de la Garonne _et du centre de la France_... La découverte des écritures pléistocènes apporte un précieux adjuvant aux idées de M. Petrie qui prétend qu'à une époque très reculée, dans toutes les régions baignées par la Méditerranée, une même écriture a été en usage, ne présentant que des différences peu considérables.» [Voir pl. 12]. 1906.--Ricardo Severo répond à ceux qui ne croient pas à l'authenticité des découvertes d'Alvao (_Portugalia_, 1906, t. II, p. 113). Il allègue l'appui qu'il a trouvé chez le Rev. H.J. Dukinfield Astley (_Athenaeum_, 31 jr. 1904), qui s'autorisait d'Alvao pour faire accepter des découvertes de John Bruce au nord de la Clyde, à l'est de Dumbarton (_Proc. Soc. Antiq. of Scotland_, XXXIV, 1899-1900), découvertes crues authentiques par A. Lang, mais contestées par R. Munro et beaucoup d'autres[7]: P. 114: «Il est vraiment curieux qu'en Écosse on ait fait des découvertes analogues à celles de Villa Pouca.» 1907.--Au Congrès préhistorique de France, Paul de Mortillet, un des fils de Gabriel, étudie (p. 370) les anneaux néolithiques en pierre, très fréquents dans l'Allier, en particulier d'après les découvertes de Perot (1893). Il rappelle que dans les grottes du Petit-Morin (Marne) on a trouvé 24 fragments de bracelets de schiste percés d'un trou à chaque extrémité et 6 fragments percés d'un seul trou (cf. _Revue du Bourbonnais_, 1892, p. 85). 1908.--A la p. 235 du tome I de son _Manuel d'archéologie_, Déchelette réunit les inscriptions et marques alphabétiques sur os de renne (excepté l'inscr. de S. Marcel, 1902; voir pl. 12, 3). Déchelette repousse la tentative de Letourneau (1893) pour reconnaître le caractère alphabétique de signes gravés sur les dolmens, mais ajoute sagement (p. 608): «Depuis que nous connaissons, par de récentes découvertes, l'existence d'une écriture égéo-crétoise primitive répandue dans les régions méditerranéennes jusqu'en Espagne, il ne serait pas trop téméraire de rechercher avec circonspection sur nos dolmens, et particulièrement dans les provinces du sud-ouest, quelques traces de ce même système graphique.» 1912.--Flinders Petrie publie son ouvrage _The formation of the Alphabet_, résumé plus tard par l'auteur lui-même dans _Scientia_, 1918, p. 438 et par Gsell, _Hist. de l'Afrique du Nord_, t. VI, 1927, p. 193: «Un corps d'écriture, d'origine non pictographique, aurait été constitué en Égypte au moyen de marques usitées dans ce pays; au cours du second millénaire av. J.-C., il se serait répandu à travers différents pays et, par suite de sélections et de modifications, aurait donné naissance à diverses écritures, syllabaires et alphabets depuis l'Espagne jusqu'au sud de l'Arabie.» «Il est impossible, dit Flinders Petrie, que le court alphabet phénicien ait été le point de départ de tous les systèmes d'écriture connus. L'origine des alphabets ne peut être trouvée que dans un corps de signes très étendu. Nous ne sommes qu'au début de ce grand problème et un jour viendra où un plein panier de tessons, trouvés dans quelque ville inconnue d'Asie-Mineure ou de Mésopotamie, ouvrira un nouveau chapitre[8].» Sur quoi Morlet a fait observer (1927): «Il semblerait que les Égyptiens eux-mêmes aient tout d'abord puisé dans le fonds néolithique, puisque dans les fragments d'écriture linéaire que représente Fl. Petrie nous retrouvons nos signes de Glozel.» MÊME DATE.--Un médecin militaire allemand, G. Wilke, publie à Würzbourg un ouvrage intitulé: _Südwesteuropäische Megalithkultur und ihre Beziehungen zum Orient_. S. Reinach en rend compte dans la _Revue archéol._, 1914, I, p. 142: «Encore un adversaire du Mirage oriental[9]! A l'encontre de Montelius et de la grande majorité des savants, l'auteur admet que les plus anciens types des dolmens et allées couvertes se trouvent en Espagne et en Gaule, que les allées couvertes de la Grèce préhistorique en représentent un développement très postérieur et que la civilisation mégalithique a cheminé, transportée par des navigateurs, d'Occident en Orient. Le centre de diffusion doit être dans le S.-O. de l'Europe.» L'opinion de Wilke fut adoptée par R. von Lichtenberg dans un article de _Mannus_, p. 295, tiré en partie du mémoire de R. Severo et intitulé: _L'ancienneté de l'écriture alphabétique aryenne._ L'épithète aryenne est naturellement absurde, mais en rapport avec les tendances du groupe de _Mannus_. 1913.--H. Breuil, _La Pasiega_, p. 364. Dans cette caverne de la province de Santander, Breuil figure et décrit ce qu'il appelle une _inscription symbolique_, comprenant, entres autres signes, «un E majuscule dont la petite barre centrale serait géminée». Il ajoute que des figures en forme d'E existent sur les galets coloriés du Mas d'Azil et sur le plafond d'Altamira. «L'inscription est certaine, mais elle ne dira jamais son secret.» MÊME DATE.--Nouvel ouvrage du médecin militaire allemand Wilke (voir 1912, 2), intitulé: _Kulturbeziehungen zwischen Indien, Orient und Europa_. L'auteur parle des dolmens d'Alvao, qu'il place au 5e ou au début du 4e millénaire av. J.-C. (p. 5). Il compare les pierres à cupules d'Alvao à une semblable du Bohuslän (Suède) et à une autre du N.-O. de l'Inde (p. 15). Les anneaux-disques en pierre appartiendraient, à son avis, au néolithique le plus ancien et seraient plus anciens dans l'ouest de l'Europe qu'en Égypte; il y voit des anneaux de jet (_Wurfringe_), ce qui n'est ni neuf ni vrai. Wilke a publié une statuette néolithique de Babska, Espagne, au musée de Vienne, qui ressemble aux menhirs sculptés de l'Aveyron (p. 12). S. Reinach, dans la _Revue archéologique_ de 1913 (I, p. 96), a rendu compte de ce travail sous le titre: _Les débuts de l'écriture_: «Une théorie très hardie sur l'origine de l'écriture a été exposée par M. Wilke. Les sépultures mégalithiques[10] de Pouca d'Aguiar (N. du Portugal) ont fourni des dessins et des sculptures ainsi que de nombreux signes... dont les similaires se sont rencontrés sur d'autres points de la presqu'île ibérique. Les signes de Pouca d'Aguiar, les plus anciens de tous, font songer à d'autres pictographies[11] signalés en Orient, tant en Égypte et en Crète qu'en Lycie, à Chypre et à Mycènes. M. Wilke admet un rapport de parenté entre les signes portugais et les signes crétois; les premiers seraient les plus anciens et une survivance de la pictographie azilienne. De même, les dessins pictographiques du Portugal seraient des survivances de l'art du Mas d'Azil. On trouve déjà une théorie analogue dans le mémoire téméraire[12] publié par Piette (1896) au sujet des galets peints du Mas d'Azil.» 1917, décembre.--Dans le _Bulletin de la Société préhistorique française_ (p. 507), Fr. Perot, qui l'a reçu de l'instituteur Clément, publie un morceau de schiste noir de l'atelier de bracelets de Malbruno à Montcombroux, près de la gare de Peublanc, sur lequel se voient des signes glozéliens (cf. _Merc_., 1er janv. 1927, p. 198; voir pl. 12, 7). Il publie aussi une hache de schiste polie, avec signes gravés dont l'un ressemble à un X, trouvée dans la commune de Saussat (Allier). En 1918, dans le même recueil, il fait connaître un autre schiste gravé et une pierre gravée sur les deux faces qui affecte vaguement la forme d'un animal. A en croire Vayson, suivi (hélas!) par Sir A. Evans, c'est le premier schiste, montré par Clément à Émile Fradin, qui aurait suggéré à ce dernier toutes les inscriptions glozéliennes! 1918.--La famille Fradin acquiert la ferme et la terre de Glozel, où elle travaillait depuis 1870 environ; un premier labour superficiel est exécuté sur le terrain dit _les Durantons_ (1892) qui jusque-là et puis jusqu'en 1924 a servi de pacage (_Rapport de la commission_, 1927, p. 7, d'après des renseignements oraux). 1923.--Glotz écrit ces lignes à retenir dans son livre _La civilisation égéenne_, p. 425: «Le plus simple est d'admettre... que les Crétois et les Égyptiens puisèrent également à la source primitive des écritures néolithiques.» NOTES DE BAS DE PAGE: [6] Mythe de Platon, sans valeur historique.--S. R. [7] Voir ROB. MUNRO, _Archaeology and false antiquities_, Londres, Methuen, s. d. p. 169: «J'ai vu l'article de _Portugalia_ et les conclusions de M. Astley «_Journal of the British Archeol. Assoc_., avril-août 1904.» Munro n'admet pas qu'il existe aucun rapport entre ces antiquités et cite l'article de la _Rev. archéol_. (1903) pour déclarer fausses celles du Portugal. _Cf_. DUKINFIELD ASTLEY, _Portuguese parallels to the Clydeside discoveries_, 1904.--La question a besoin d'être reprise, mais ne peut l'être qu'en Angleterre, les pièces du procès faisant défaut dans nos bibliothèques.--S. R. [8] Trad. de Morlet, _Merc_., 15 déc. 1927. p. 566-67. [9] L'opuscule de S. Reinach avait été popularisé en Allemagne par un démarquage du Viennois Much. Cette thèse des origines occidentales et, par suite, non sémitiques, trouva faveur dans le milieu des préhistoriens racistes et antisémites qui suivaient les impulsions de Kossina, professeur à Berlin, et de son organe _Mannus_. Ce serait une histoire amusante à raconter. [10] Faux, il n'y en a qu'une.--S. R. [11] Expression vicieuse; il s'agit de signes linéaires abstraits.--S. R. [12] «Téméraire» est bientôt dit. S. Reinach n'est pas fier du tout d'avoir voir écrit cela en 1913. Du moins avait-il pris la peine de rendre compte d'un livre sur lequel on a fait le silence presque partout. DÉBUT DES FOUILLES DE GLOZEL 1924 JANVIER 11.--L'inspecteur d'Académie invite les instituteurs et institutrices de l'Allier à lui faire connaître, à l'occasion, les richesses archéologiques de leur commune. MARS 1.--Émile Fradin, né en 1906, labourant le champ abrité des Durantons[13], face au gué de la rivière le Vareille, affluent du Sichon, ramène, avec le soc de la charrue, deux briques à cupules. Le soir, il fouille encore un peu et met au jour une longue fosse ovalaire; les terres de remblai contenaient des poteries et des scories (Morlet, I, p. 1; IV, p. 5; _Merc._, 15 août 1926, p. 185). MARS 2.--Émile découvre, à 0m 50 de la fosse, une brique avec signes et la met à sécher dans le jardin de la ferme. Cette découverte, qui gêne la thèse de M. Dussaud, a été, sans l'ombre de raison, contestée par lui. MARS 15 (environ).--Mlle Picandet, institutrice à Ferrières-sur-Sichon, se rend en promenade avec ses élèves à Glozel. «En outre de la superbe fosse ovalaire que M. Fradin avait fort bien conservée et dont les murs, recouverts d'un suintement de verre, resplendissaient au soleil, la collection comprenait déjà deux empreintes de main, la première brique à signes, deux tranchets, une petite hache, le tranchant d'une hache brisée[14], de nombreux débris de poterie et plusieurs morceaux de supports de creuset.» (Picandet, _Mercure_, 15 août 1926, p. 185). MARS 20.--Mlle Picandet envoie une lettre à l'inspecteur d'Académie (_Merc._, 1er mai 1927, p. 710. avec _erratum_, 1er juin, p. 484). Glozel occupe, suivant les propos qu'elle a recueillis, l'emplacement d'une très ancienne ville dite _des Clairières_, remontant à 300 au moins av. J.-C.; d'après la légende, cette ville de près de 7000 âmes était située entre _Chez Gentil_ et _Chez Démon_. Les sacrifices aux dieux avaient lieu sur la montagne de Clairières. La ville aurait été détruite par les Visigoths. Émile montra à Mlle Picandet, qui venait voir les restes de la ville détruite, une dalle de 30 x 15 portant l'empreinte d'une main très large, déterrée par la charrue. Elle proposa à Émile de fouiller un peu, sur quoi, à 1 mètre du sol, on découvrit un dallage de briques semblables, posées deux à deux à plat sur le sol, sur une longueur d'environ 2m 50; sous les dalles, une couche de pierres, puis du ciment, puis une terre rouge. «Plus profond, des débris d'ossements, un morceau de fer qui semble avoir été façonné; de nombreux morceaux de poterie qui semblent avoir été des urnes funéraires. A l'extrémité du dallage se trouve une énorme dalle placée verticalement et qui devait émerger du sol de l'époque, simple repère probable d'une sépulture. Nous trouvâmes également de petites briques percées de trous en nombre variable et d'autres portant des aspérités à demi-sphériques, semblant devoir s'emboîter dans les premières. Nos recherches s'arrêtèrent là, mais de chaque côté un sondage superficiel laisse entrevoir un dallage identique... Les curieux affluent déjà et emportent tous quelque chose. M. Fradin assiste impuissant au pillage de nos découvertes, dont les pièces les plus curieuses sont cependant à l'abri... Je joins à ma lettre un dessin montrant l'emplacement des sépultures et vous adresserai sous peu un rapport détaillé.» L'inspecteur porta la lettre de l'institutrice à la connaissance du Dr de Brinon, alors président de la Société d'Émulation du Bourbonnais. JUILLET 9.--Envoyé par le Dr de Brinon, l'instituteur Clément, dont Émile avait quelque temps été élève, va à Glozel et y trouve Mlle Picandet et les Fradin. Il dit qu'aucune dalle du fond de la fosse n'était alors en place, qu'elles étaient éparpillées, cassées; lui-même n'a rien détruit et n'a emporté quelques objets qu'avec l'autorisation des propriétaires (_Merc._, 1er août 1926, p. 705). Le 13 juillet 1926, il écrivait mystérieusement: «A la suite d'un incident que je ne veux pas rapporter ici, j'ai cessé de m'occuper des fouilles de Glozel.» C'est, dit-on, qu'il refusait de rendre ce qu'il avait emporté. A cette date, Clément se croyait en présence d'une sépulture; il emprunta à Émile la brique à signes pour la photographier. JUILLET 28.--Avisé de la découverte par la lettre de Mlle Picandet, le procureur Viple se rend à Glozel et y rencontre les Fradin, Mlle Picandet et Clément; il était accompagné de Giron, photographe à Vichy. Alors qu'on avait parlé jusque-là d'une sépulture, Viple eut l'impression qu'il s'agissait d'un four. Il prélève alors, avec le consentement des Fradin, divers fragments et les expédie à Capitan le 3 août par colis postal de 5 kilos (_Merc._, 1er août 1926, p. 704). NOTES DE BAS DE PAGE: [13] On écrit aussi: Les Durantons. [14] Cet objet, en silex blanc, ne peut provenir de la couche archéologique; il est plus récent.--S. R. MÊME ANNÉE, SANS DATE PRÉCISE J. de Serra-Rafols, article _Alvao_ dans Ebert, _Reallexicon der Vorgeschichte_. Je traduis: «Alvao est le nom d'une chaîne de montagnes comprise dans le district de Villa Pouca d'Aguiar (prov. de Tras os Montes). Les dolmens du groupe d'Alvao sont d'un type très primitif, avec une seule pierre de couverture; il y en a une centaine. L'inventaire, assez pauvre, est typique de la fin du néolithique. Quelque haches; céramique non ornée. Un problème singulier est posé par les trouvailles faites dans le dolmen n° 8: pierres en forme d'animaux ou d'hommes, pierres avec animaux gravés et signes alphabétiques. Ce groupe est unique dans le néolithique européen et suggère tout d'abord l'idée d'une falsification. Ce sera toujours un matériel douteux, dont l'importance est réduite par son isolement. Un autre problème difficile et non résolu est celui des plaques d'ardoise avec inscriptions qu'on a rapprochées des inscriptions ibériques. Si elles sont authentiques, on peut douter si vraiment elles appartiennent à l'inventaire des dolmens.» --La même année, Schulten publie un mémoire sur les deux alphabets ibériques (_Zeitschr. der d. morgenlændischen Gesellschaft_, 1924, p. 1-8). --Le 14 mars 1924, Dussaud lit à l'Académie et publie plus tard dans _Syria_ (t. V, p. 135 et suiv.) un important mémoire sur l'alphabet phénicien, question renouvelée par la découverte de l'inscription funéraire du roi Ahiram de Byblos (XIIIe siècle?). Dussaud reprend et développe la thèse de Gesenius, repoussant (avec raison) celle de Rougé et conclut (p. 155): «Il faut rendre aux Phéniciens ce qui décidément leur appartient. Ils ont été les auteurs d'une des plus grandes inventions de l'humanité le jour où ils ont rompu délibérément avec les écritures si compliquées qui étaient alors en usage, où ils ont démêlé 22 sons simples permettant de noter les diverses articulations consonantiques de leur langue et où ils ont créé de toutes pièces un système de signes dans lequel chaque lettre se distingue à première vue de toutes les autres.» Après avoir énoncé cette théorie, il était évidemment difficile à Dussaud d'accepter le démenti soudain qui lui venait de Glozel... _sed perseverare diabolicum_. 1925 PREMIÈRES RÉVÉLATIONS JANVIER 5.--Ayant remarqué, au début de l'année, qu'une des briques qu'il avait transférées dans son jardin portait des signes, Émile la donna à Clément qui en présenta un estampage à la société d'Émulation, demandant une subvention de 50 francs pour quelques journées de travail. Le procès-verbal dit: «La société, manquant de fonds, ne peut s'engager dans la voie des subventions. L'idée émise d'une souscription n'est pas acceptée.» FÉVRIER 2.--Procès-verbal de la Société: «M. Clément, instituteur à La Guillermie, nous envoie l'estampage des signes d'une écriture inconnue qu'il a trouvée sur une brique rouge provenant de la sépulture des Clairières de Glozel. Il y joint une série d'estampages de signes analogues qu'il a trouvés: 1° sur une hache de schiste et un galet roulé de la même sépulture; 2° sur un nodule de bracelet de schiste de Sorbier; 3° sur une hache polie de Saussat (_Merc._, 1er mai 1927, p. 709). AVRIL 26.--A la suite d'une note parue dans le _Bull. Soc. Émul._, au sujet du crédit qui n'avait pu être accordé, le Dr Morlet (élève du docteur préhistorien Girod et familier avec l'archéologie gallo-romaine) vint à Glozel et s'assura qu'il n'y avait rien de romain dans ces découvertes. Clément a raconté (_Débats_, 5 janvier 1928) qu'à la date ci-dessus, ayant déjeuné chez les Fradin, il vit arriver après déjeuner Morlet qui, désignant quelques objets provenant du champ, aurait dit aux propriétaires: «Vous avez là une vraie fortune! Entourez le terrain d'un fil de fer. Vous gagnerez à l'exploiter tout ce que vous voudrez et les savants du monde entier défileront chez vous comme ils ont défilé à Java pour voir le pithécanthrope.» L'inexactitude et même la sottise de cette dernière phrase autorise à suspecter la véracité des précédentes. Morlet loua le terrain pour neuf ans. Il était temps, car les Fradin, découragés, allaient tout remblayer et reprendre le labour. Dès la fin du mois, Morlet et Émile, fouillant ensemble--sauf Mme Morlet et quelques savants en visite, on n'a jamais admis de tiers--déterraient une petite poterie, une tablette inscrite, un galet gravé d'un renne, etc. (_Excelsior_, 8 nov. 1927). MAI 20.--Clément rédige, pour la Société d'Émulation, un rapport dont copie est envoyée au Dr Capitan. Il abandonne l'hypothèse de la sépulture pour celle du four de verrier. Les objets signalés par lui sont les suivants: débris de vases en grès bleuté, à pâte très fine; débris de tours de potier vitrifiés; débris de bois ayant subi l'action du feu; pierres et mortier, provenant de la voûte de la construction. Aux environs immédiats: brique en terre rouge avec de nombreux signes, 155x130; fragment de hache polie; hache triangulaire polie avec signe gravé; autre avec _tau_ gravé; fragment de galet avec signes; cinq briques en terre rouge, non cuites, avec empreintes de main. JUIN 4.--Clément rencontre à Glozel le Dr Capitan, qui séjournait à Vichy. Septembre.--Dans le _Bull. Soc. Émul_., Clément publie une description de la fosse ovalaire que Mlle Picandet, qui l'a vue intacte, traite d'«absolument fantaisiste» (_Merc_., 15 avril 1926, p. 185). SEPTEMBRE 25.--Morlet, qui a tenu à s'associer Émile Fradin sur le titre de la publication, fait paraître à Vichy son premier fascicule: _Nouvelle station néolithique_. I. Historique des fouilles.--II. Tombe plate néolithique.--III. Empreintes de main.--IV. Briques à signes.--V. Rondelle à signes.--VI. Industrie lithique; outils avec signes.--VII. Céramique.--VIII. Verroterie. P. 42. «Les découvertes apportent, semble-t-il, une nouvelle preuve que le verre existait dès le néolithique dans l'Europe occidentale.» Les pièces signalées sont: 1° Le fond d'un grand creuset contenant encore une couche de verre. 2° Des fragments d'un support de creuset recouvert en partie d'une couche de verre tombée pendant la fusion. 3° Deux petits vases en verre de forme tronconique; morceau du rebord supérieur et fragments d'un vase plus grand. 4° Beaucoup de larmes bataviques. 5° une partie du four où l'on fondait le verre, le tout dans un même foyer. P. 49. Parmi les objets cultuels, la première idole néolithique. P. 50. Après examen d'autres possibilités, Morlet conclut que la station est de la première période néolithique, «vraisemblablement entre le 10e et le 8e millénaire» (chronologie généralement reçue, mais fantaisiste). Morlet insiste sur les creusets en grès, le bord supérieur retourné en dedans, comme les autres poteries de la station. (Il n'avait pas encore remarqué que les fragments de grès ne se trouvent _jamais_ dans l'argile profonde, mais en bas de la couche végétale et sont, par suite, plus récents). Morlet parle d'«influences égéennes» mais cite aussi (p. 73) le _Mirage oriental_ sur la marche possible de la civilisation du N.-O. au S.-E. Finalement, il admet que les fouilles ont révélé une couche nouvelle de culture néolithique, le _Glozélien_, caractérisée par les briques à signes et l'industrie du verre. A 30 kilomètres de Ferrières, au village dit _La Verrerie_, il a trouvé une quantité de débris vitreux, de larmes bataviques, mêlés à des pics, racloirs, hache à soie, perçoirs absolument semblables à ceux de l'industrie de Glozel, ainsi que des fragments identiques de vases en grès. Un exemplaire de cette brochure étant arrivé au _Mercure_, A. Van Gennep est prié d'en parler dans sa _Chronique préhistorique (Merc._, 15 juillet 1927, p. 470). OCTOBRE 25.--Le _Matin_ de ce jour publie une nouvelle envoyée par le colonel de Saint Hillier et ainsi conçue: _On trouve en France des inscriptions égéennes_. «Aux environs de Ferrières-sur-Sichon, dans l'Aillier, le docteur Morlet vient, en procédant à des fouilles, de découvrir une nouvelle station néolithique d'un intérêt capital et qui ne peut manquer de passionner les milieux archéologiques. Aux abords d'une fosse ovalaire qui, de l'avis du docteur Capitan, ne rappelle en rien les murs vitrifiés d'un oppidum gaulois, M. Morlet a trouvé des briques recouvertes de caractères alphabétiformes qui ne seraient autres que des caractères égéens. Ce serait la première fois qu'on repérerait, en Occident, les traces de cette grande et merveilleuse civilisation crétoise qui nous surprend par ses caractères modernes et qui est la plus ancienne civilisation méditerranéenne. Ainsi se trouverait confirmée l'hypothèse historique des grands voyages accomplis par les sujets de Minos à travers l'Europe, à la recherche de l'étain et de l'ambre. A proximité des inscriptions, le docteur Morlet a mis au jour également des tranchets, une herminette, divers instruments agricoles en éclats de roche éruptive, des cornes sacrées, un atelier de verroterie et des empreintes de mains.» Cette note a été réimprimée par S. Reinach dans la _Revue archéologique_ (1926, I, p. 143), sous le titre d'_Opinion téméraire_ et avec ce commentaire: «Le docteur Morlet n'est pas responsable de l'insertion de cette note, faite pour discréditer l'archéologie, mais il s'agit de découvertes qui, sans être le moins du monde égéennes, ont un réel intérêt. On y reviendra.» NOVEMBRE 7.--Venu à Paris sur l'invitation d'A. Van Gennep, Morlet y voit différents archéologues. Dussaud, au Louvre, lui dit que les textes des tablettes ne sont ni du phénicien ni de l'égéen, et exprime des doutes sur leur authenticité, allant jusqu'à prétendre qu'on peut y voir des chiffres romains. Morlet a vu aussi, au cours de ce voyage, A. de Mortillet, Marc. Boule, Jullian, S. Reinach, Breuil et Champion. NOVEMBRE 29.--Boule écrit à Morlet: «Je vous souhaite bonne chance pour la continuation de vos très intéressantes recherches archéologiques, au succès desquelles je continuerai à applaudir de tout cœur.» (_Temps_, 21 nov. 1927). DÉCEMBRE 1.--L'article de Van Gennep sur Glozel paraît dans le _Mercure_ (p. 487-90). En voici des extraits: «Une de ces découvertes révolutionnaires, si son authenticité se confirme, semble avoir été faite récemment, par le plus grand des hasards, dans un hameau de la commune de Ferrières-sur-Sichon. Le titre de la brochure où le Dr Morlet et le propriétaire du terrain É. Fradin décrivent leurs trouvailles, ne rend pas justice à l'importance des problèmes posés.... Ce qu'il y a de nouveau, c'est d'abord l'apparition de briques et de dalles en argile dès l'époque néolithique; les briques avec empreintes de mains; la connaissance de la fabrication du verre et tout un jeu de signes qui semblent appartenir à un alphabet proprement dit.» Van Gennep admet d'ailleurs qu'en Auvergne l'outillage néolithique peut avoir persisté jusqu'à l'époque historique. «On pourrait donc supposer que les signes sur briques et la technique de la verrerie sont gallo-romains» (p. 488), mais alors même que cela serait, la survivance tenace du néolithique apparaîtrait comme un fait de premier ordre. «Espérons que les auteurs ne tarderont pas à publier les fascicules suivants et à détruire certains bruits fâcheux qui ont couru sur l'authenticité de leurs découvertes. Ces bruits fâcheux ont été mis en circulation par un préhistorien que je ne nommerai pas (le Dr Capitan) et qui comptait mettre la main sur les découvertes de Morlet pour en accaparer la gloire. Le Dr Morlet est venu à Paris et a montré les originaux à MM. Boule, Jullian, S. Reinach, Breuil, Dussaud et l'auteur de cet article: notre accord est unanime en ce qui concerne l'authenticité des trouvailles et l'intérêt révolutionnaire qu'elles présentent. [Van Gennep s'avançait beaucoup, caries soupçons de tous étaient, pour le moins, éveillés]. P. 490: «J'ai pu manier les briques et les pierres à inscriptions, les morceaux vitrifiés et les poteries; je maintiens que le type de civilisation est relativement tardif; deux objets non encore décrits, des galets, l'un avec une représentation gravée d'un cervidé et l'autre d'une scène de pêche, sont de très beaux spécimens d'art, sinon préhistorique, du moins primitif. Les signes ont pu être gravés avec un stylet de pierre; ils appartiennent à un alphabet. Lequel? Il y a des ressemblances à la fois avec l'étrusque, le phénicien, l'égéo-crétois, le romain de basse époque.» Il existait donc dans l'Allier «sinon un cycle de civilisation original, du moins un apport méditerranéen, par essaimage ou par colonisation épisodique. Plusieurs journaux ont répandu sur ces découvertes des notions fausses. M. Morlet a exigé la cessation de ces articles qui discréditaient à la fois son œuvre personnelle et la science. Ici on tient à prendre une attitude impartiale.... Aussi est-il nécessaire de s'opposer à une tentative nouvelle d'accaparement par le préhistorien cité ci-dessus, qui voudrait se faire donner par le gouvernement le monopole des fouilles ultérieures. Le Dr Morlet les a commencées; il a le droit de les continuer, puisque par chance il en a les moyens et ne demande rien à personne.» DÉCEMBRE 3.--Dans un article de M. le Dr de Brinon publié dans le _Bull. Soc. Émul_., Mlle Picandet n'est pas nommée et Clément est donné comme «le véritable inventeur de Glozel»; sur quoi Clément remercie Brinon «d'avoir précisé son rôle dans la question de la priorité de la découverte de Glozel». (_Merc_., 15 août 1926, p. 183). Ce même _Bulletin_ (nov.-déc, p. 357) apporte un essai fantaisiste de traduction des textes. 1926 PREMIÈRES CONTROVERSES JANVIER-FÉVRIER.--Le fascicule du _Bulletin de la Soc. d'Émul_. (p. 20) contient un exposé de la genèse des fouilles par Viple, vice-président, et un rapport de Clément, du 20 mai 1925, sur le prétendu four de verrier, une tablette inscrite et un galet avec signes. JANVIER 11.--Au Comité des Travaux historiques, Capitan rend compte de la brochure de Morlet et parle très inexactement de la fosse ovalaire, où il signale un morceau de fer cylindrique, des débris de céramique gallo-romaine archaïque, le tout du 3e ou du 4e âge du fer. Visitant les lieux dans l'été de 1925, il a mis Morlet en garde contre une supercherie, à l'aspect d'objets hétéroclites; mais il laisse ouverte l'hypothèse qu'il s'agit de débarras ensevelis, de _favissae_. «Seules des fouilles régulières et dirigées de façon très compétente peuvent permettre, etc.» Sur quoi, Jullian, présent à la séance, a dit que la plupart des objets, sauf une dizaine de briques, sont d'époque indéterminée et sans intérêt. (_Merc_., 15 nov. 1927, p. 201). FÉVRIER 20.--Mlle Picandet écrit à M. Viple, administrateur de la Soc. d'Émul., pour protester contre les inexactitudes voulues qui commencent (_Merc_., 15 août 1926, p. 184). Elle s'étonne d'avoir lu, dans le _Bull._ de nov.-déc, que Clément, autrefois instituteur à La Guillermie, serait le véritable inventeur de Glozel. Au début de 1924, le _Bull. de l'Instr. primaire_ avait invité les instituteurs à collaborer à la recherche de monuments préhistoriques. Ayant entendu parler de la découverte de Fradin, elle se rendit à Glozel avec ses élèves, puis envoya un rapport détaillé à l'inspecteur d'Académie. Cinq ou six mois après, elle reçut une lettre de M. de Brinon disant que, de Paris, on lui avait communiqué son rapport et demandant des précisions, notamment si des squelettes avaient été trouvés dans la fosse. «Je répondis à M. de Brinon, qui crut devoir s'adresser à M. Clément dont je reçus la visite et à qui je confiai les briques à cupules et débris de poterie que je possédais chez moi», (qui ne lui furent jamais rendus). Alors Viple lui écrivit et lui demanda un rendez-vous à Glozel: «J'amenai avec moi M. Clément. Les fouilles vous parurent intéressantes, mais en restèrent là.» Elle ajoute que Clément a très inexactement décrit la fosse, n'ayant pu voir les fouilles qu'après six mois de recherches. MARS 1.--Le Bull. Soc. Émul. de nov.-déc. 1925 ayant attaqué Morlet et Fradin, Morlet donne sa démission de la Société (Merc, 15 août 1927). MARS 11.--Émile Fradin écrit à son tour à Brinon pour protester contre l'assertion que Clément serait «le véritable inventeur de Glozel». Clément est venu à Glozel six mois après la découverte; il n'a fait aucune fouille, mais démoli, avec Viple, pour emporter des échantillons de briques à cupules et des morceaux de terre de liaison vitrifiée, les murs de la fosse ovale, conservée avec soin. «Le rôle de M. Clément a consisté à venir plusieurs fois à Glozel voir mes trouvailles et à me demander de les lui prêter pour les photographier.» Dans la suite, il demanda à la Société «un crédit pour Glozel; ce crédit fut refusé.»--P. 187: «C'est alors que, découragé et sur le point de combler la fosse, je me suis rendu à Vichy auprès de M. Morlet qui, visitant les fouilles un mois environ auparavant, avait paru leur trouver un grand intérêt. M. Morlet m'a dit y avoir vu les vestiges d'une station préhistorique d'une grande importance scientifique. C'est alors que nous nous sommes entendus.» MARS 15.--Deuxième brochure de Morlet et Fradin, avec sous-titre: _L'Alphabet de Glozel_. En cours d'impression, les fouilles avaient donné 9 tablettes inscrites, ajoutées aux 21 qu'on possédait. Avant-propos.--I. Outil de pierre à signes alphabétiformes.--II. Anneau de schiste avec inscription, rapproché de ceux de Montcombroux.--III. Grattoir-burin avec caractères et figures stylisés.--IV. Renne sur galet, avec inscription.--V. Tablettes inscrites.--VI. Conclusion: théorie de l'emprunt des lettres aux tribus péri-méditerranéennes auxquelles les Phéniciens apportèrent en échange l'alphabétisme. P. 21, tableau de l'alphabet de Glozel (81 signes au 28 déc., 1925).--p. 24, comparaison (d'après Rougé) du hiératique, du phénicien, du glozélien; signes inédits des dernières briques, relevés le 18 février 1926. Morlet a remarqué que quelques inscriptions ont été gravées _boustrophédon_. [On peut être frappé, dès lors, de plusieurs séquences ces de caractères, AXT (fig. 2), AXT (fig. 4 et 6), XTA (fig. 7), sur pierre, à rapprocher de C (?) TX sur le galet au renne. Il y a TX (fig. 12), ITX (fig. 13), ATTX (fig. 14), etc]. P. 11. fig. 11, gravure d'une des pointes en pierre éruptive ayant servi à graver les signes sur tes pierres. P. 19. «L'alphabet particulier aux Falisques et les nombreux alphabets italiotes, cependant fortement remaniés sous l'influence de l'étrusque, n'en conservent pas moins des lettres particulières dont la forme décèle l'origine ancestrale néolithique. Chacun d'eux contient des lettres qui ne sont ni phéniciennes, ni étrusques et qu'on retrouve sur les tablettes de Glozel comme si chaque peuplade y avait puisé.» [On peut en dire autant de certaines lettres des alphabets grecs archaïques, comme le X avec barre en haut et en bas de Sicyone et le T à barres descendantes (_Is_) d'Asie Mineure qui se trouvent parmi les signes de Glozel]. [Lue avec savoir et bonne foi, la seule observation pénétrante de Morlet aurait dû suffire à lever tout doute sur l'authenticité des inscriptions.--S. R.]. AVRIL 1.--Le _Mercure_ publie (p. 35-50) un important article de Morlet: _Invention et diffusion de l'alphabet néolithique_. AVRIL 10.--Morlet à S. Reinach: «S'il y avait seulement la possibilité d'un doute, je ne continuerais pas à m'en occuper. D'ailleurs, on a découvert à Montcombroux des anneaux de schiste avec les mêmes signes alphabétiformes. Je crois que la crise de scepticisme touche à sa fin.» AVRIL 15.--S. Reinach écrit à Morlet et à Jullian que le renne sur galet paraît copié sur Brehm (_Mammifères_, éd. franç., t. II, p. 478). Morlet répond que la même figure est dans le _Dictionnaire_ de Gazier; S. Reinach rétorque que la gravure de Gazier dérive sans doute de Brehm. Sur quoi Morlet, avec beaucoup de bon sens, fait observer qu'il ne doit pas y avoir des manières bien différentes de figurer de profil un renne marchant. AVRIL-MAI.--Morlet va voir Boule au Muséum et lui montre le galet au renne. Boule dit: «C'est bien un renne; alors, je ne marche plus.» Il se fait apporter une loupe montée, frotte énergiquement à l'aide d'une brosse à dents une partie de la gravure, puis met la loupe sur le galet et prétend que les traits n'ont pas de patine. Puis il fait une rayure à l'envers du galet. Il n'a jamais été question de gélatine ni de colle forte (_Temps_, 21 nov. 1927). JUIN 13.--A. Van Gennep passe la journée à Glozel et rend compte de sa visite dans le _Mercure_ du 1er juillet (cf. ibid., 1er nov. 1926, p. 569). La conviction de cet ethnographe est complète. «Reste seulement le problème des vases dont la contexture ressemble à du grès.» Van Gennep écrit qu'il a donné une solution de ce problème à Morlet qui l'a publiée plus tard (_Journées mémorables de Glozel_, p. 8.). Les vases de grès auraient été fabriqués à l'aide de roches locales, réduites en poudre agglomérée et surcuite. Morlet et Mosnier, correspondant du ministère à Vichy, ont admis cette hypothèse. Il est à noter que les poteries de grès se trouvent toujours «au début de la couche archéologique». JUIN 22.--Le Directeur des Beaux-Arts, Léon, a écrit à Morlet que la Commission des monuments historiques (section préhistorique) manifestait l'intention d'envoyer une délégation à Glozel. Mosnier répond que Morlet est tout disposé à accueillir cette délégation. (_Merc_., 15 oct. 1927, p. 448). JUIN 23.--Morlet répond au Directeur qu'il recevra avec plaisir une délégation un dimanche, à condition qu'aucune photographie ne soit prise, qu'A. Van Gennep fasse partie de la commission et que le Dr Capitan qui, depuis un an, le fait passer pour un faussaire, n'en fasse pas partie. Il ajoute: «J'avais écrit trois fois à l'abbé Breuil pour lui demander de venir à Glozel; il m'a opposé une fin de non-recevoir et je sais que, s'il y venait maintenant, ce serait sur le désir formel du Dr Capitan qui lui en a écrit.» Aussi le nom de Breuil ne figure pas sur la liste alphabétique, allant de Jullian à Pottier, que Morlet envoie aux Beaux-Arts, désignant ainsi les savants parmi lesquels il serait heureux de voir choisir les membres de la délégation (_Merc_., 15 oct. 1927, p. 449). JUILLET 1.--Dans le _Mercure_ de ce jour: Morlet, _L'alphabet néolithique de Glozel et ses ascendances_; A. Van Gennep, _Une visite à Glozel_ (voir 13 juin). JUILLET 7.--Joseph Viple, procureur de là République à Moulins, correspondant de la Commission des monuments préhistoriques et membre de la Société d'Émulation, proteste contre le récit fait par Van Gennep (_Merc_., 1er juillet) de la destruction par Clément, lui et d'autres, de la fosse ovalaire (_Merc_., 1er août, p. 702). JUILLET 10.--Troisième fascicule de Morlet-Fradin. L'exemplaire envoyé à S. Reinach porte cette dédicace: «Au père du Mirage oriental, un enfant non reconnu.» Avant-propos: réponses aux sceptiques qui s'étonnent du nombre et de l'intégrité des trouvailles, du manque de patine, de la grossièreté des gravures sur pierre, qui allèguent l'emploi d'instruments en métal, se plaignent de l'absence d'un journal des fouilles, dénoncent celle de lettres groupées se répétant, la ressemblance du renne du galet avec celui de Brehm, etc. En _post-scriptum_, remerciements à Van Gennep qui a fait des sondages aux points choisis par lui et a rencontré Mlle Picandet sur le terrain des fouilles. P. 6: «A Glozel, le verre recueilli se trouve surtout dans le voisinage d'un morceau de mur où adhérait encore un fragment de creuset et qui devait être un four de fusion détruit depuis longtemps.» P. 9: «L'industrie du silex à Glozel est un héritage direct de l'industrie magdalénienne.» P. 10, meules à bras avec molettes (?), mortier et broyeur, galets perforés. P. 11, anneaux en schiste avec caractères gravés. P. 15, flèche polie en schiste (type nordique) et harpon de pierre. P. 17, aiguilles à chas. P. 27, grande coupe avec emblèmes solaires (?) et signes. P. 30, bobine (?) P. 32, 33, les deux plus grandes tablettes inscrites, l'une avec 115 signes. [C'est celle où S. Reinach a cru d'abord lire GLOSET à la fin et où l'on pourrait aussi bien lire au milieu ΙΗΣΟ (υ) X (φισ) T (ου) si l'on voulait, à toute force, se rendre ridicule]. P. 37 et suiv., idoles; p. 38, type bissexué très net. P. 40 et suiv., galets gravés. P. 47: «Le synchronisme des signes alphabétiformes relie les différents objets entre eux.» Ainsi tablettes, anneaux, harpons, vases à inscriptions appartiennent à la même culture comme au même niveau. P. 52, harpon en corne de cervidé, avec inscription. P. 53, vase «tête de mort». JUILLET 13.--Répondant à Van Gennep (_Merc_., 1er avril, p. 705), B. Clément, directeur de l'école de Chantelle, écrit qu'il n'a rien détruit, qu'il n'a emporté quelques objets qu'avec autorisation. «A la suite d'un incident que je ne veux pas rapporter ici, j'ai cessé de m'occuper des fouilles de Glozel et j'ai renvoyé à M. Fradin tous les objets recueillis ou donnés.» Viple n'emporta rien non plus sans l'assentiment de Fradin. P. 706: Morlet écrivit à Clément pour demander à voir chez lui quelques-uns des objets recueillis. «Il vint en effet et avec moi se rendit à Glozel où rien ne fut trouvé ce jour-là. La brique à inscription avait été découverte depuis longtemps. Morlet ne l'a pas ramassée près de la fosse, mais l'a prise chez Giron, photographe à Vichy, où je l'avais déposée pour avoir des photographies réclamées par M. S. Reinach, à qui l'existence de cette brique avait été signalée.» Ibid. Van Gennep répond; il demande que Capitan rende aux Fradin les objets détournés et aussi qu'on publie le plus possible de détails sur les découvertes, car «des bruits de faux continuent à courir...» «M. Bruel m'écrit que la Soc. d'Émul. possède un long rapport avec photographies, dessins etc. de M. Clément. Pourquoi la Soc. ne publie-t-elle pas ce rapport?» JUILLET 14.--Dans la _Nature_, Morlet expose la question de Glozel et de son alphabet «idéographique passant au syllabique». Il en rapproche les quelques signes paléolithiques et l'alphabet phénicien, mais non le hiératique, qui est tout différent. JUILLET 15.--Le Directeur des Beaux Arts, Léon, écrit à Morlet qu'il ne lui est pas possible d'exclure Capitan, vice-président de la commission, ni de faire appel à Van Gennep, qui n'appartient pas à ladite commission (_Merc._, 15 oct. 1927, p. 450). --Dans le _Mercure_ (p. 470), Van Gennep, rendant compte de la _Civilisation phénicienne_ de Contenau, le loue d'avoir été prudent dans la question des alphabets «qui acquiert une importance nouvelle par la découverte des signes de Glozel lesquels, étant néolithiques, remontent au bas mot à 10.000 ans.» [Ces dates fortement exagérées ont été surtout mises à la mode par A. Evans, à cause de prétendus calculs faits par ce savant sur la couche néolithique de Cnossos].--«On a tait prématurément des rapprochements entre les signes de Glozel et l'alphabet phénicien... Il existait plusieurs alphabets phéniciens, très différents. Le plus ancien, celui d'Ahiram, est celui qui s'éloigne le plus de celui de Mésa.... Je ne suis nullement persuadé, comme M. Contenau, que c'est de l'alphabet phénicien que sont dérivés tous les alphabets modernes; on doit, je crois, partir de la polygénèse.» [En pareille matière, la théorie de la polygénèse n'a guère de sens; quand on rencontre les mêmes signes à Glozel et à Sidon, comment admettre qu'ils ne soient pas apparentés?] JUILLET 16.--Morlet écrit que la délégation devrait venir avant les pluies de septembre; il maintient l'exclusive à l'endroit de Capitan. JUILLET 28.--Le Directeur Léon écrit à Morlet que la Commission des Monuments historiques n'estime pas possible d'envoyer une délégation dont Capitan ne ferait pas partie et renonce à la visite des fouilles de Glozel (_Merc_., 15 oct. 1927, p. 451). [On voudrait le procès-verbal de la séance où la Commission a pris cette décision fâcheuse. Morlet avait parfaitement le droit d'éloigner de ses fouilles un savant qui les avait diffamées]. JUILLET 30.--Morlet regrette que le ministère des Beaux Arts renonce à envoyer une délégation à Glozel. «J'aurais sincèrement désiré que nos trouvailles, restant dans le domaine scientifique français, soient étudiés sur place par des membres du Collège de France et de l'Institut, à votre choix.» AOUT 1.--Van Gennep, _Mercure_, p. 707: «La localité s'appelle, d'après mon enquête sur place, à volonté Clozet, Glozet et surtout Glozel, c'est à dire un petit clos (cf. Mas, Mazet, Mazel). Les Fradin disent tous _Glozel_; d'ailleurs, _Glozélien_ est plus euphonique que _Glozétien_.» AOUT 11.--Dans l'_Écho de Paris_ (et dans les _Débats_ du 12), H. de Varigny tend à accepter l'opinion de Morlet que «c'est l'Occident qui aurait inventé le premier alphabet linéaire». «Est-ce que vraiment nous tiendrions l'alphabet néolithique?... Le glozélien serait la source des écritures méditerranéennes!» Cet article est reproduit, mais «sous toutes réserves», dans la _Revue archéol_., 1926, II, p. 90-1, le directeur de cette Revue, S. Reinach, doutant encore. AOUT 13.--A l'Académie des Inscriptions, le président Chabot s'exprime ainsi: «J'ai reçu de M. de Saint-Hillier la photographie d'une des briques, couvertes de caractères, trouvées à Glozel, près de Ferrières-sur-Sichon (Allier). Cette photographie est accompagnée d'un essai de déchiffrement et de traduction. Comme on a déjà, fait dans là presse quelques articles bruyants sur «les inscriptions phéniciennes de Glozel», il me semble opportun de déclarer ne pas reconnaître sur la brique un seul signe de l'alphabet phénicien, et que l'essai de traduction, quelle que puisse être la valeur des caractères, est dénué de toute vraisemblance.» AOUT 15.--Morlet écrit au _Mercure_: «Je n'ai nullement la prétention d'avoir trouvé la première tablette à inscription, qui fut découverte le 2 mars 1924 par Fradin; si je suis allé la prendre chez le photographe en 1925, c'est qu'alors elle m'appartenait. Plusieurs membres de la Soc. d'Émul. avaient visité Glozel bien avant moi. Tard venu à Glozel, j'ai été le seul à prévoir de nouvelles trouvailles et à vouloir reprendre méthodiquement les fouilles au moment où Fradin était découragé, comme il le dit, et sur le point de combler la fosse, parce que les membres de la Société, dont M. Clément fut bien le délégué, refusaient d'assumer les premiers frais.» AOUT 19.--Averti par S. Reinach qu'on trouvait à Glozel des choses surprenantes, le Roi Ferdinand de Roumanie, en traitement à Vichy, visite la ferme de Glozel, mais ne peut descendre aux fouilles. Ce même jour il écrit à la princesse Marthe Bibesco: «Hier, je suis allé avec un Dr Morlet qui fait les fouilles à l'endroit dont S. Reinach me parlait à Paris. Je dois dire que ce qu'on a trouvé là est extrêmement intéressant, surtout les plaques en terre cuite avec des signes alphabétiformes; on a pu distinguer jusqu'à présent 90 signes. Est-ce vraiment un alphabet, ou des signes indiquant des syllabes? On ne peut encore se prononcer, mais si cela s'avérait, cela ferait une vraie révolution. Pensez si l'on trouvait la clef et si nous--c'est à dire certains savants--pouvions lire l'écriture néolithique! On y a trouvé aussi de la poterie et des silex portant des dessins qui ressemblent à ceux de l'époque magdalénienne, mais qui, en outre, montrent les mêmes signes alphabétiformes gravés dans la pierre. Cela m'a énormément intéressé.» AOUT 20.--Jullian écrit à H. de Varigny une lettre que publient les _Débats_. L'alphabet de Glozel n'a rien de néolithique: c'est de l'écriture cursive latine, du temps des empereurs romains, et ce qu'il y a de tracé sur les briques représente des formules magiques comme nous en possédons déjà un grand nombre. La découverte est assez curieuse au point de vue archéologique, mais elle rentre dans le domaine banal de la sorcellerie classique. [Jullian n'était pas allé à Glozel; à la date de janvier 1928, il n'y est pas encore allé.] AOUT 23.--Breuil, qui est en Écosse, écrit à Mme Déchelette une lettre dont il a envoyé copie à l'auteur de ces _Éphémérides_ le 4 janvier 1928, en l'autorisant à s'en servir. «Je suis porté à croire qu'il y a là (à Glozel) des faits intéressants, mais pas préhistoriques. C'est du reste l'opinion de Jullian qui dit lire du bas latin sur les briques écrites, celle de Hubert qui déclare la fosse un four de verrier de basse époque. A mon sens, aucun rapport avec le préhistorique: la céramique grossière _imite_ des types faits au tour et réalise des objets inutilisables, probablement purement votifs. M. Loth m'a proposé d'y aller avec lui; je n'ai pas dit non, mais ai dû renvoyer à la fin des vacances un examen de cette affaire. Je suis disposé à croire à l'intérêt des trouvailles du Dr Morlet, mais à leur _non rapport_ avec ma spécialité; c'est pourquoi je ne suis pas très emballé pour m'en occuper... Si j'ai à dire: _c'est gaulois ou romain_, on me dira: Ça. Vous n'y entendez rien--et on aura raison... Je vous retourne la lettre du Dr Morlet et je vous remercie vivement de votre aimable pensée de m'écrire à ce sujet et de votre proposition d'y aller ensemble.» [_Commentaire_. Le prince Albert de Monaco, ami de la vérité et de la justice, a fondé avant la guerre et richement doté un Institut de paléontologie humaine, logé dans un palais construit, 1 rue René Panhard, par Pontremoli. Le directeur de cet Institut est Marc Boule; il y avait, à l'origine, deux professeurs, les abbés Breuil et Obermaier, mais ce dernier étant allemand, il n'est plus resté, depuis la guerre, que Breuil. L'Institut dispose de moyens considérables. Depuis la mort du prince, il est présidé par le conseiller d'État Dislère qui, pas plus que S. Reinach, vice-président, ne peut intervenir dans la direction scientifique. Dès le premier appel adressé par Morlet à Boule et à Breuil, ils devaient immédiatement, par respect pour les habitudes et les intentions du fondateur, partir pour Glozel. Or, Boule avait déclaré qu'«il ne marchait pas» et il n'a «marché» en 1927, sans aller à Glozel, que pour déclarer que les trouvailles étaient des faux. Quant à Breuil, on vient de voir quelle était son humeur; un peu plus tard, entraîné par Loth, il ira à Glozel, écrira un article bougon pour reconnaître l'authenticité, puis, en 1927, dira que tout est faux. Les millions du prince Albert n'ont pas reçu, du moins en cette circonstance grave, l'affectation qu'il leur avait destinée]. AOUT 24 et 25.--S. Reinach se rend à Glozel avec Seymour de Ricci, qui, malgré l'insistance de S. Reinach pour y aller seul, lui a imposé, mû par une idée fixe, sa compagnie. Ricci n'assiste qu'à une matinée de fouilles, au cours de laquelle il s'imagine que Fradin a apporté un petit objet qu'il découvre et le dit en grec à S. Reinach. Le soir, partant pour Néris, il déclare à Morlet, dans sa maison de Vichy, que tout est faux, sauf la moitié d'une hache polie et les fragments de grès. S. Reinach assiste à une seconde matinée de fouilles et, sceptique avant cette expérience concluante, se déclare absolument convaincu (relation détaillée dans le _Mercure_, 1er nov. 1926, p. 570 et suiv.). Le comte de Bourbon-Busset, voisin de campagne, qui a pris part aux fouilles du second jour, a trouvé lui-même un anneau de schiste. Émile Fradin, par excès de scrupule, ne fouillait pas. AOUT 26.--Ricci rédige, mais ne publie pas (il l'a communiqué plus tard au ministre Herriot) un rapport détaillé sur la matinée du 24 août, dont une copie est au musée de Saint-Germain: «Tout s'est passé dans ces fouilles comme si un mystificateur habile, après des premiers essais assez timides, avait acquis peu à peu de la sûreté et de l'audace. On croirait qu'il a fait son fruit des brochures successives du Dr Morlet. Qui serait l'auteur de ces mystifications? On ne peut s'empêcher d'éprouver quelques soupçons à l'égard du jeune Émile Fradin. Dès 1915, il montrait, pour les arts graphiques, quelques dispositions[15]. Depuis 1924, il a acquis quelques notions d'archéologie préhistorique. Un témoin non suspect nous a assuré lui avoir prêté plus d'un livre sur la matière[16]... Ce que je puis, dès maintenant, écarter d'une façon formelle, c'est l'hypothèse émise par M. Camille Jullian d'un établissement gallo-romain de basse époque... Il n'y a rien de cette époque à Glozel.» [_Commentaire._ On trouve ici en germe toutes les extravagances qui ont constitué l'arsenal des «naufrageurs» de Glozel. _Nec postera credant Saecula!_...] AOUT 27.--Séance de l'Académie des Inscriptions. S. Reinach exprime à l'Académie sa conviction entière de néophyte, mais, sur la requête pressante de Seymour de Ricci, il ajoute que son compagnon (dont il fait cas) croit à «une mystification». «Je suis revenu, dit M. Reinach, avant-hier des berges abruptes du Vareille, sous-affluent de l'Allier, où se poursuivent depuis 1924, avec une prudente lenteur, par les soins dévoués de MM. le docteur Morlet et Fradin, les fouilles dites de Glozel. Tel est le nom d'un hameau situé à 1 kilomètre environ du lieu des fouilles, commune de Ferrières, à 30 kilomètres au S.-E. de Vichy. «Pendant deux longues matinées, on a exploré sous mes yeux, à portée de ma main, la terre vierge. On a découvert, parmi d'autres objets moins importants, une tablette d'argile couverte de caractères et une assez grande statuette en argile du type dit _bissexué_, à tête sans bouche dite de _chouette_, qui rappelle, mais seulement d'une manière générale, les idoles néolithiques ou énéolithiques signalées depuis la côte d'Asie jusqu'en Espagne. «Les nombreuses tablettes inscrites, les statuettes, les galets ornés de figures animales et de signes alphabétiformes, les vases, les objets de parure, etc., sont conservés, à l'abri de toute injure, chez le docteur Morlet à Vichy et chez M. Fradin, propriétaire du terrain fouillé à Glozel. La plupart de ces objets, que j'ai presque tous vus, ont été publiés par le docteur Morlet dans trois brochures; une quatrième paraîtra sous peu. «J'affirme sans hésitation, ne pouvant récuser le témoignage de mes yeux et l'évidence des découvertes faites en ma présence, que tous ces objets, quelque extraordinaires qu'ils paraissent, sont authentiques, non retouchés, de même provenance, et que l'hypothèse d'une mystification, la première qui s'offre à l'esprit, est désormais insoutenable. J'affirme également que dans les tranchées ouvertes, comme dans le terrain avoisinant que j'ai examiné avec M. Seymour de Ricci, il n'y a pas la moindre trace de métal, pas le moindre fragment de poterie gauloise ou romaine. Les pierres polies et les petits silex--il n'y a pas de silex dans la région--sont relativement rares. «Les tablettes sont en argile très friable; on en trouve qui ne portent pas d'inscriptions gravées, mais qui étaient peut-être peintes. «Les inscriptions, au nombre de plus de cinquante, sont naturellement indéchiffrables. Elles sont écrites avec des signes alphabétiformes _nombreux_, mais _dénombrables_, qui se retrouvent sur des galets gravés et des anneaux plats en pierre dure. Beaucoup de signes sont nouveaux; beaucoup ressemblent à ceux d'alphabets archaïques du type phénicien. «Les figures animales gravées, bien que d'un art médiocre, se rattachent évidemment à celles du bel âge du renne, mais, chose remarquable, sans stylisation. Ce sont des dessins inexpérimentés faits d'après nature, à la mode _magdalénienne_, non des copies de copies. «Nous serions donc, comme l'a vu le docteur Morlet, à une époque intermédiaire entre le bel âge du renne et le début de celui des métaux. Les hommes de cette époque connaissaient, du moins en Auvergne, un système très développé d'écriture alphabétiforme, n'ayant rien de commun avec les écritures de la Babylonie et de l'Égypte, bien des siècles avant les premiers monuments de l'écriture phénicienne. C'est un résultat que n'auraient osé prévoir, à la fin du XVIIIe siècle et au début du suivant, les plus enthousiastes des celtomanes. MM. Morlet et Fradin, auxquels la science doit cet enseignement inattendu, paradoxal, mais à mes yeux incontestable, ont bien mérité d'elle. Ils continueront. «J'ai le devoir d'ajouter que j'ai été accompagné, le premier jour, par M. Seymour de Ricci; ce savant me prie de déclarer que les circonstances de la découverte des objets exhumés, non seulement lui inspirent les plus graves soupçons, mais lui permettent d'affirmer que nous serions en présence d'une mystification nettement caractérisée». A part un petit fragment d'une hache polie, les seuls objets de Glozel dont M. de Ricci admette l'authenticité sont des briques vitrifiées ou des débris céramiques «ne paraissant pas avoir plus de cinq siècles de date.» «A ce scepticisme de mon savant compagnon, je ne puis qu'opposer l'expression réitérée d'une conviction contraire. «Incrédule avant d'avoir vu et touché, je ne le suis plus du tout depuis que j'ai touché et vu. Ce n'est pas la première fois que l'invraisemblable doit être tenu pour vrai.» Le président, qui a reçu au sujet de ces briques chargées de signes alphabétiques une lettre de M. Jullian, fait connaître que notre confrère voit dans ces objets des monuments d'une date beaucoup plus récente. SEPTEMBRE 3.--Séance de l'Académie des Inscriptions. On lit une lettre de Jullian affirmant sa théorie du «bric à brac de sorcière» et ajoutant qu'il y a des tablettes apocryphes, celles qui résistent à la violence de ses lectures. «Ciboure, 29 août 1926. «Monsieur le Président et cher Confrère, «Le bruit extraordinaire fait autour des fouilles de Glozel (Allier) m'oblige à intervenir, surtout après la communication faite à la dernière séance de notre Compagnie. «Les objets dits trouvés à Glozel sont de deux sortes: les uns ne sont pas authentiques; les autres le sont. Je ne m'occupe que de ces derniers, pour le moment. «Ceux-ci proviennent tous d'une _officina feralis_, d'un logis de sorcière attenant à quelque sanctuaire rural, de source ou de forêt. Il n'importe qu'il y ait parmi ces objets des fragments d'instruments en silex ou des têtes de hache en pierre polie: c'était une chose banale, dans ces sanctuaires, de recueillir tous les objets que nous appelons préhistoriques. Le sanctuaire d'où proviennent les objets de Glozel est de l'époque des empereurs romains, Antonins ou Sévères. Les figurines où l'on croit voir des idoles sont de ces poupées d'envoûtement si communes chez les sorciers. Quant aux briques à inscriptions, ce sont les _laminæ litteralæ_ dont parle Apulée, les tablettes où on inscrivait les formules magiques, d'incantation, d'envoûtement, de recettes, etc. Les formules inscrites sur les briques dites de Glozel se réfèrent surtout à la chasse, à la pêche, à la vie rurale ou à l'amour. Elles sont gravées en cursive latine, soit par lettres isolées, soit par lettres liées. «_Je ne parle, je le répète, que des briques authentiques_.--De toutes manières, il faut exclure absolument l'époque néolithique ou préhistorique.» M. le secrétaire perpétuel fait remarquer que cette lettre, non plus que la communication faite lors de la dernière séance, n'engage en rien la responsabilité de l'Académie. M. Salomon Reinach annonce qu'il reviendra ultérieurement sur la question des fouilles de Glozel. SEPTEMBRE 6.--Morlet parle de la ressemblance des objets de Glozel avec ceux d'Alvao (_Journal_). SEPTEMBRE 7.--Morlet écrit au _Moniteur du Puy-de-Dôme_ une lettre reproduite dans le _Mercure_, 1er oct. 1926, p. 198: «Comment M. Jullian peut-il nier l'authenticité de certains objets et croire à l'authenticité des autres puisqu'il n'est pas venu les voir? Où M. Jullian voit-il des ligatures? Comment M. Jullian peut-il ramener aux 22 lettres latines les 90 types relevés sur nos tablettes? Tous les épigraphistes et celtisants consultés en France et à l'étranger déclarent qu'ils ne voient rien là qui se rapproche de l'épigraphie latine. Dans l'hypothèse gallo-romaine, on trouverait, dans le champ des fouilles, des débris de poteries de cette époque... Il est possible qu'avec les nombreux caractères de Glozel, combinés tant de fois entre eux, on puisse croire reconnaître des mots latins; on a bien cru y reconnaître des mots arabes et on a également traduit!» SEPTEMBRE 8.--A la Société des Antiquaires de France, Clément Pallu de Lessert lit, au nom d'A. Mallat, une note sur Glozel. «Il n'est pas possible qu'il y ait supercherie.» L'auteur de la note se porte garant de la moralité de Morlet et de Fradin. Seymour de Ricci prend ensuite la parole pour exprimer ses doutes, d'ailleurs édulcorés par la rédaction du _Bulletin_. SEPTEMBRE 9-11.--Pendant trois jours Espérandieu suit les fouilles et en pratique lui-même à son gré (_Merc_. 15 oct. 1926, p. 441; 1er déc. 1926, p. 314). Le 10 sept., le prof. Leite de Vasconcellos assiste à la fouille; le 11, c'est Mosnier. On trouve une tablette inscrite, une idole, des silex taillés, une dent de daim. Espérandieu considère la fosse ovalaire comme un sanctuaire: «De toute façon, ce ne pouvait être qu'un édifice où l'on ne pénétrait pas après achèvement. Ainsi s'élimine la possibilité d'un four de potier ou de verrier.» Pour lui, la question de la «cursive latine» ne se pose pas. Les boules à pointes seraient bien des bobines où les néolithiques enroulaient le fil de lin; le peson d'argile devait servir au tissage. SEPTEMBRE 10.--Séance de l'Académie des Inscriptions. M. Salomon Reinach lit la note suivante: «J'ai l'honneur de présenter à l'Académie de la part de M. le docteur Morlet, directeur des fouilles de Glozel, quinze photographies, dont quatorze inédites, d'après des objets provenant de ces fouilles. Je les ai fixées sur quatre cartons: «1° A gauche en haut, une des statuettes dont on possède déjà plusieurs exemplaires, caractérisés par la partie supérieure d'un visage humain et une indication exagérée du sexe. C'est un exemplaire de ce genre qui a été découvert sous mes yeux.--Puis, trois vases d'une texture grossière, faits à la main, dont les deux premiers offrent comme décor le visage sans bouche, bien connu depuis les fouilles de Schliemann à Hissarlik[17]. «2° En haut, deux galets gravés: on distingue, sur l'un, deux cervidés, sur l'autre, un ours, surmonté de trois caractères très nets. En bas, deux galets avec inscriptions et deux anneaux plats, dont l'un brisé, sur lequel sont gravés avec soin des caractères. «3° Une grande pierre plate découverte ces jours derniers, portant une gravure dont une interprétation figure sur le feuillet droit. Il semble que l'artiste inexpérimenté ait voulu représenter de jeunes équidés. Plus bas, deux galets creusés de cupules, non pas analogues mais identiques à ceux qui, se sont rencontrés dans un dolmen portugais dont je parlerai à l'instant[18]. «4° Quatre plaques d'argile cuite sur lesquelles sont gravées des inscriptions. La première à gauche est traversée de part en part par une racine qu'on a laissé subsister (je l'ai vue). La troisième a été endommagée, longtemps avant la fouille, par l'humidité; la quatrième n'est qu'un fragment. «Un doctrinaire disait qu'on ne fait pas au scepticisme sa part. En l'espèce, Royer-Collard a raison. Tous ces objets--il y en a déjà près d'un millier--sont sortis du sol sur le même terrain, tirés de l'argile jaune qui les englue, par les couteaux de MM. Morlet et Fradin, aucune autre personne n'ayant pris part à leur travail, dans des conditions identiques de sûreté et, je l'ajoute avec conviction, de probité. Tout étant authentique, on ne peut ni suspecter l'ensemble ni en suspecter une partie. Ce n'est pas, comme on dit, à prendre ou à laisser, mais à prendre tel quel. «La chronologie relative du gisement est définie: 1° par l'absence de tout métal, de tout fragment de poterie gauloise ou romaine, de toute représentation d'animaux appartenant à une faune disparue; 2° par la survivance maladroite, mais évidente, des procédés de dessin au trait chers aux artistes de l'âge du renne; 3° par la grossièreté de la poterie faite sans l'aide du tour; 4° par la présence d'anneaux-disques en pierre, trop petits pour avoir servi de bracelets, que l'on trouve exclusivement au néolithique, jamais à l'époque des armes de métal. «Un fait nouveau, que je signale avec insistance, enlève à ces découvertes sinon leur intérêt, qui est de premier ordre, du moins une partie de leur étrangeté. Deux moines portugais fouillèrent, en 1894, un dolmen du district montagneux d'Alvao, province de Tras os Montes[19]; leurs trouvailles ne furent publiées complétement qu'en 1903, par M. Ricardo Severo. Elles comprennent des objets étroitement apparentés à ceux de Glozel: des inscriptions en caractères de même espèce, des galets gravés avec figures d'animaux mal venues et signes alphabétiformes, d'autres avec des cupules symétriques. Un sanglier gravé sur un galet d'Alvao est surmonté d'une inscription qui se retrouve parmi celles de Glozel et marque peut-être le caractère votif de ces objets. «La publication de M. Ricardo Severo fut mal reçue: Cartailhac et moi, dans deux articles, conclûmes, sans nous être donné le mot, à une mystification[20]. Severo, tombé malade, ne répondit à ces critiques qu'en 1906[21], et sans convaincre les savants ibériques eux-mêmes, qui firent le silence sur les trouvailles d'Alvao[22]. Seuls, à ma connaissance, un archéologue anglais, le Rév. Dukinfield Astley, et un archéologue allemand, Wilke, se déclarèrent convaincus. Wilke, en 1912, alla jusqu'à dire, adoptant la doctrine de Piette, que ces objets impliquaient l'origine ouest-européenne de notre écriture. Je rendis compte du volume de Wilke, mais restai sceptique[23]. Cet état d'esprit est justifiable, car un corps de doctrine est un organisme qui se défend contre l'intrusion d'éléments perturbateurs. En archéologie, cette défense se manifeste tantôt par l'hypothèse d'une supercherie, tantôt par la tendance de rabaisser la date des objets nouveaux pour les rendre, si l'on peut dire, inoffensifs. L'Académie, au cours des deux dernières séances, a eu des exemples de ces deux formes de réaction. «Le premier, je crois, qui ait affirmé de nos jours, sur des indices d'ailleurs assez faibles, l'origine européenne et occidentale de l'alphabet, est un Portugais, Estacio de Veiga (1891)[24]. En 1896, Piette se prononça indépendamment dans le même sens et à bon escient[25], car il avait découvert des galets peints, portant des signes nettement alphabétiformes, dans ses fouilles célèbres du Mas d'Azil. Il fut aussi le premier à dire que les Phéniciens, en bons commerçants, avaient emprunté à leurs clients d'outre-mer les éléments de leur alphabet réduit. Un peu plus tard, la révélation des écritures égéennes par Sir Arthur Evans (1900)[26] porta un coup décisif à la vieille thèse phénicienne. En 1903, Ricardo Severo abonda dans le sens de Piette; en 1908, sans aller aussi loin, Déchelette se montra ébranlé[27]. Mais aucun savant faisant autorité n'a encore adopté la doctrine que les découvertes d'Alvao et surtout celles de Glozel semblent maintenant imposer. Je m'assure que cela ne tardera pas, et ce complément d'une évolution sera presque une révolution dans notre science.» M. Reinach lit enfin la dépêche suivante qu'il vient de recevoir du commandant Espérandieu: «Vichy, 9 septembre. «Authenticité découvertes Glozel ne doit faire aucun doute. Ai vu les objets et assisté aux fouilles. Deux trouvailles faites sous mes yeux. «ESPÉRANDIEU.» --Ce même jour, Begouen publie dans les _Débats_ une lettre ouverte à S. Reinach. Sans avoir été à Glozel, il exprime des soupçons injurieux et réclame l'envoi d'une commission de contrôle. [_Commentaire_. La commission de contrôle, ce sont les savants compétents et honnêtes qui vont assister aux fouilles de Glozel et publient leurs impressions. Cette commission n'a rien de commun avec celle que Begouen rêve dès lors de choisir lui-même parmi les _naufrageurs_ de Glozel, leurs dupes ou leurs obligés]. SEPTEMBRE 12.--Morlet écrit au _Moniteur du Puy-de-Dôme_ (_Merc._, 1er juin 1927, p. 476): «Nous avons convié à Glozel les premiers savants de France et de l'étranger. Que M. le comte Begouen veuille bien nous pardonner de n'avoir pas pensé à lui.» SEPTEMBRE 13.--Le professeur portugais Leite de Vasconcellos, qui a assisté aux fouilles, écrit à Morlet: «Tout le monde savant retentira bientôt des découvertes de Glozel.» (_Merc._, 1er oct. 1926, p. 201). SEPTEMBRE 14-23.--Depéret, géologue, doyen de la Faculté des Sciences de Lyon, membre de l'Académie des Sciences, et Viennot, président de la Société géologique de France, viennent assister aux fouilles. Viennot est frappé de l'analogie, des tablettes avec celles qu'il a vues en Mésopotamie: même matière première, même forme, même patine. Depéret détermine les dents d'animaux: daim, petit bœuf, sanglier, chèvre. Les deux ensemble étudient la formation et le _facies_ du terrain (argiles jaunes de décomposition). Ils découvrent, dans l'argile jaune _entièrement vierge de tout remaniement_ (ce sont eux qui soulignent), une tablette inscrite: «Des racines de plantes avaient pénétré profondément dans l'argile et entouraient le fragment de tablette recueilli par nous, corroborant ainsi l'ancienneté de l'enfouissement. Il ne saurait rester dans l'esprit d'un géologue aucun doute sur la situation parfaitement en place de ce précieux objet, et nous pouvons donner à cet égard notre attestation la plus formelle.» (_Merc._, 1er déc. 1926, p. 322 et suiv.)--Le 23 sept. Depéret était accompagné de H. de Varigny. SEPTEMBRE 15.--Dans le _Mercure_ de ce jour, Morlet étudie les idoles phalliques et bissexuées (fig. p. 565, 566). Jusque là, il y a 9 idoles et 5 vases «tête de mort» (fig. du vase, p. 563). «On peut voir dans l'idole glozélienne l'ancêtre de la déesse funéraire des tombes égéennes et portugaises... La représentation de la mort, qui est le grand silence, demandait la suppression de la bouche. Le masque néolithique était l'effigie de la Mort. On étendit ensuite cette image aux idoles gardiennes de tombeaux qui se rencontrent à Glozel soit avec des attributs virils seuls, soit avec les deux sexes (haut. moyenne, 0m 15). Ce n'est pas la statue complète d'une divinité nue, mais le _masque néolithique sur la paroi scrotale_. Le témoin droit descend toujours plus bas que le gauche... Une de nos figures était recouverte de poudre d'ocre jaune... S'agit-il d'un objet rituel, destiné à rendre moins douloureuse l'initiation des filles nubiles?... Comme les organes qui créent la vie entourent, sur ces idoles, le facies sans bouche, qui est l'effigie de la mort, peut-être indiquent-ils la croyance à une nouvelle vie.» SEPTEMBRE 16.--Depéret et Viennot écrivent à Morlet pour affirmer leur conviction. Ils ont déterminé deux molaires d'un cerf de la taille du daim, animal complétement étranger à la contrée (_Merc._, 1er oct. p. 200). SEPTEMBRE 18.--Dans les _Times_, le prof. Elliot Smith opine qu'il faut retrancher un zéro des 30.000 ans d'ancienneté attribués au magdalénien. SEPTEMBRE 20.--Espérandieu (_Temps_) exprime sa conviction absolue. «Aucun truquage n'est possible... Pourquoi les hommes qui ont tracé les décorations d'Altamira n'auraient-ils pas eu l'idée de rendre avec des signes les modulations de la parole?... Les briques de Glozel provoquent aujourd'hui le même scepticisme que les silex de Chelles ou les os gravés de la Madeleine... La part des Phéniciens demeure du reste intéressante dans la constitution de l'alphabet... Il s'agirait (à Glozel) d'un petit sanctuaire où auraient été particulièrement en honneur les forces génératrices.» Espérandieu rapproche aussi des idoles les statues-menhirs du Tarn, de l'Aveyron et de l'Hérault (réimpr. _Merc._, 1er oct. 1926. p. 202). SEPTEMBRE 21.--Espérandieu adresse au _Mercure_ une lettre imprimée là le 15 oct. 1926, p. 440: «Aucun soupçon ne doit effleurer les fouilles de Glozel... Leur analogie avec les statues-menhirs, les trouvailles du N.-E. du Portugal, du S.-O. de l'Espagne, de l'Archipel et d'Hissarlik vient à l'appui de leur authenticité.» SEPTEMBRE 24.--A l'Académie des Inscriptions, le secrétaire perpétuel communique une lettre d'Espérandieu. S. Reinach donne lecture d'un témoignage formel de Depéret et Viennot. Il lit aussi un télégramme de Depéret qui est sur les lieux et annonce la mise au jour de nouveaux objets.--Lettre d'Espérandieu (de Nîmes, 20 septembre): «Les fouilles de Glozel, près de Vichy, que fait M. le docteur Morlet, en collaboration avec M. Émile Fradin, attirent et inquiètent l'attention publique. «Leurs résultats sont, en effet, tellement extraordinaires, que le scepticisme qui les accueille ne doit pas surprendre. Je voudrais essayer d'établir qu'il n'est pas fondé. «Dans le principe, ces fouilles ne furent pas sans m'inspirer aussi beaucoup de méfiance. J'y voyais comme une sorte de renouvellement de la mystification de Neuvy-sur-Barangeon, en 1861[28]. «A la demande de M. le docteur Morlet, je les ai suivies pendant trois jours, les 9, 10 et 11 septembre courant, et je puis garantir qu'aucune fraude ne s'est produite en ma présence. «Je ne disconviens pas qu'il eût été relativement facile de profiter d'un court moment d'inattention de ma part pour laisser tomber, dans les déblais, quelque objet de très petit volume. Mais les tablettes d'argile cuite, qui constituent la partie la plus importante des trouvailles, sont extrêmement friables. Leur extraction exige beaucoup de soin et certaines de ces tablettes se fragmentent sous l'effort des doigts. Il est donc impossible qu'un faussaire--dans l'espèce celui des fouilleurs qu'on a soupçonné--puisse, sous les yeux d'un assistant, introduire dans le sol des tablettes de cette sorte. «Reste l'hypothèse d'une préparation du terrain en l'absence de tout témoin. Cela se pourrait, s'il s'agissait d'une fouille dans une tranchée déjà ouverte. Mais j'ai choisi moi-même les emplacements sur lesquels on a creusé; ils ne présentaient à la surface aucune trace de travail récent et la fouille a, chaque fois, établi qu'elle était faite en terrain vierge, parfois traversé par des racines d'une assez forte grosseur. Une tablette, un fragment de tablette et une dizaine d'autres objets, dont une idole phallique de terre cuite, sont, devant moi, sortis de terre dans ces conditions. Si leur authenticité n'était pas acceptée, il faudrait admettre que la fraude date déjà de plusieurs années. Or le fouilleur dont je parle est un cultivateur âgé de vingt et un ans, qui n'a fait aucune étude d'archéologie et chez lequel l'intelligence, quelque grande qu'on la suppose, ne saurait suppléer au manque d'instruction en préhistoire. «Je crois me souvenir qu'on a laissé entendre que l'idée d'une mystification aurait pu lui venir en visitant les Musées, durant son service militaire. Ce cultivateur, ajourné de l'année dernière, n'a pas encore été soldat. «Mais, les tablettes mises à part--bien qu'il n'y ait pas lieu de les suspecter plus que le reste,--les objets, au nombre de deux ou trois centaines, recueillis dans les fouilles de Glozel, sont sûrement antiques. Un archéologue portugais, M. J. Leite de Vasconcellos, correspondant de l'Académie, est nettement d'avis, comme moi-même, qu'ils portent en soi la preuve de leur authenticité. Leur réunion, en vue d'une fraude, eût, par suite, demandé passablement de temps et coûté une assez forte somme. «Certes, ces arguments, tout moraux, ne sont pas des preuves. Je ne suppose pas qu'il en soit de même de la matérialité de trouvailles faites, comme je l'ai dit, en terrain vierge, en présence de témoins, sur des emplacements choisis par eux. «Tous les objets mis au jour, dont la forme n'est pas nouvelle, sont de l'époque néolithique. Il ne peut qu'en être de même des autres. «Le but de cette note n'est pas de les décrire, ni de tenter d'expliquer leur grand nombre autour des restes d'une construction grossière pavée de briques. M. le docteur Morlet a pensé que cette construction pourrait être une tombe; comme on n'y a pas trouvé d'ossements, l'hypothèse d'un endroit sacré semble préférable. «En somme les découvertes faites à Glozel ne méritent ni suspicion, ni dédain. «M. le docteur Morlet--on le conçoit aisément--ne désire pas des fouilles trop fréquentes de démonstration qui, le plus souvent, sont accomplies à la hâte, non sans dommage pour les trouvailles. Mais je sais qu'il sera toujours heureux d'accueillir les savants qualifiés qui, pour se former une opinion, lui demanderont de pratiquer des fouilles de cette sorte. «Il est à souhaiter que ces savants soient assez nombreux pour que tombent des préventions, à mon avis tout aussi peu fondées que celles dont furent l'objet, en 1838, les découvertes de Boucher de Perthes; en 1875, les premières peintures d'Altamira.» A la suite de la communication de M. le commandant Espérandieu, M. S. Reinach donne lecture d'une lettre écrite de Glozel par M. Depéret, géologue, de l'Académie des Sciences, qui, assistant aux fouilles ces jours-ci, a vu d'importants objets sortir de l'argile vierge, atteste formellement leur authenticité et précise la nature du gisement au point de vue géologique. M. Depéret était accompagné de M. P. Viennot, de la Société géologique de France, qui souscrit à ces affirmations. «On peut vraiment en croire des observateurs qui parlent de ce qu'ils ont vu, ajoute M. S. Reinach. La question de l'authenticité intégrale des extraordinaires trouvailles de Glozel doit être considérée comme définitivement résolue; celle de leur interprétation occupera désormais les archéologues, et les occupera sans doute longtemps.» SEPTEMBRE 26.--H. de Varigny, qui a été sur les lieux avec Depéret, décrit avec détail le gisement (_Débats_, réimpr. _Merc._, 15 oct. p. 443). Il rapporte que ce géologue a reconnu un daim sur le galet où Morlet avait cru voir un renne «qui était peu vraisemblable». Il conclut: La station de Glozel est du néolithique franc, non du prénéolithique... Ce qu'une visite à Glozel doit d'abord introduire dans l'esprit du visiteur, c'est que le gisement est en place, naturel, spontané, authentique.» SEPTEMBRE 27.--S. Reinach, dans le _Times_ (reprod. _Merc._, 15 oct. p. 445), n'admet pas qu'on mette, avec Elliot Smith, le magdalénien vers 3.000, mais croit qu'il faut le faire descendre vers 5-6000 à cause du néolithique ancien de Glozel contenant: 1° des objets analogues à ceux du néolithique égéen; 2° des inscriptions analogues à celles d'Alvao; 3° des gravures dans le style magdalénien dégénéré. Comme les séries 1 et 2 sont de 4.000-3.000, le magdalénien dégénéré ne peut être plus ancien et le vrai magdalénien doit finir vers 5.000 environ. SEPTEMBRE 29.--Viennot seul procède avec Morlet à de nouvelles fouilles qui donnent une bobine, une lampe, une brique à cupules, un fragment de tablette inscrite, une dent fossilisée de chèvre, une plaque de schiste gravée profondément de trois animaux (_Merc._, 1er déc. 1926, p. 325). NOTES DE BAS DE PAGE: [15] Faux, il dessine très mal et n'a aucun talent.--S. R. [16] Déformation d'un propos du Dr Morlet, qui dit avoir _montré_ quelques ouvrages d'archéologie à Fradin.--S. R. [17] Le premier à reconnaître l'analogie de ces figures avec celles des grottes funéraires de la Marne fut Quatrefages de Bréau, _Hommes fossiles_, 1884, p. 124; voir aussi _C. R. de l'Acad._, 1874, p. 85 (Longpérier). [18] Voir les notes qui suivent. [19] _Concelho_ de Villa Pouca d'Aguiar. Ces dolmens sont du type le plus ancien. Le premier rapport sur ces fouilles est dans l'_Archeol. Portuguès_, t. I, p. 36, 344. [20] _Rev. archéol_ 1903, II, p. 430; l'_Anthropologie_, 1904, p. 389. [21] _Portugalia_, II, p. 113. Voir la bibliographie de l'art. _Alvao_ dans le _Reallexicon_ d'Elbert (1924). [22] Voir ROB. MUNRO, _Archaeology and false antiquities_, Londres, 1906. [23] _Rev. archaeol._, 1913, I, p. 96; 1914, I, p. 142. Voir aussi G. WILKE _Kulturbeziehungen zwischen Indien und Europa_, 1913, et _Mannus_, IV, 1912, p. 295. (R. von Lichtenberg). [24] _Antiq. monum. de Algarve_, t. IV, p. 298. [25] _L'Anthropologie_, 1896, p. 385 sq., surtout p. 425-7. Voir aussi Sayce, dans l'_Ilios_ de Schliemann, trad. fr. p. 901 (à propos des signes graphiques de Troie). [26] La première tablette de Cnossos parut dans l'_Athenaeum_, 19 mai 1900, p. 634. [27] DÉCHELETTE, _Manuel_, I, p. 608. [28] Voir l'expression de ses doutes, 5 mai et 25 août 1925, in _Bull. Soc. Émul._, 1926, p. 278.--S. R. SANS DATE PRÉCISE JUILLET-SEPTEMBRE.--Jullian rend compte (_Revue des Études anciennes_, p. 13 et suiv.). du fascicule 2 de Morlet: «Je ne peux que répéter ce que j'ai dit. L'alphabet est sans doute une cursive des temps impériaux... Il y a dans ces découvertes des éléments de mystère qu'il importe d'abord de dissiper... Cet alphabet se retrouve identique dans un bracelet de schiste trouvé à Sorbier dans l'Allier et peut-être sur une hache polie trouvée à Saussat (découvertes de Clément; voir Perot, _Bull. Soc. Préh._, 27 févr. 1917), sur une hache trouvée sur l'emplacement du fameux atelier de bracelets de Montcombroux (en 1925, par Clément), enfin sur un ou plusieurs éléments de bracelets du même atelier. J'ajoute que l'enquête doit porter sur d'autres signes gravés çà et là sur des haches polies, ceux de la plaque de Guérande (_Rev. ét. anc._, 1915, p. 68), la brique d'Aix (_ibid._, 1909, 51), la pastille de verre de Muensingen (Déchelette, II, p. 1321)... Je ne peux que souscrire aux réserves et observations au sujet de ces fouilles par M. J. Viple, dans le _Bull. Soc. Bourb._, janv.-fév. 1926.» _Ibid._, p. 21: «Je reçois et examine la photographie des briques (envoi de Morlet par l'entremise de Van Gennep). Toutes les lettres sont de la cursive latine à survivances italiotes. Ce sont _laminæ litteralæ_ à formules magiques et tout cet ensemble vient de quelque sanctuaire de source et date des empereurs romains. Voilà du beau travail pour M. Audollent qui est sur place.» [_Commentaire_. Audollent, doyen de la Faculté de Clermont, s'est en effet distingué par la lecture et l'interprétation d'inscriptions magiques latines très difficiles. Il examina, à la prière de Jullian, les inscriptions de Glozel et, comme il obéit à sa conscience de savant, déclara à Jullian qu'il n'y avait là ni cursive ni latin. Voir plus bas, 31 octobre]. SEPTEMBRE-OCTOBRE.--La Société d'Émulation du Bourbonnais publie, dans son _Bulletin_, une bibliographie des fouilles de Glozel; elle étudie, entre autres, les formes du nom de ce hameau depuis Cassini: Le Glozet, Clozet, Glozet, Glozel (_Merc._, 15 janv. 1927, p. 466). OCTOBRE 1.--Dans le _Mercure_ de ce jour, première _Chronique de Glozel_ (p. 193 et suiv.). OCTOBRE 11.--Depéret motive son adhésion dans une communication à l'Académie des Sciences (reprod. _Merc._, 1er nov. p. 701; _Débats_, du 13). Le dessin sur galet ne représente pas un renne, mais un daim au 3e bois; le gisement est néolithique franc, non de la fin du paléolithique. A propos des caractères d'écriture, Depéret rappelle ceux d'Alvao et de Montcombroux. En ce qui touche l'opinion de Jullian, il demande à voir des traductions. La fosse ellipsoïdale, délimitée par des murs formés de grosses pierres, jointes par de l'argile et du sable siliceux, en partie vitrifiée par le feu, est, _à n'en pas douter_, une sépulture. OCTOBRE 14.--Dans la _Dépêche_ de Toulouse, Haraucourt propose d'expliquer Glozel par la civilisation de l'Atlantide, ce qui est _obscurum per obscurius_ (voir _Merc._, 1 nov. 1926, p. 104). OCTOBRE 15.--Mendes Correa, professeur à Porto, sollicité par Jullian, va voir les objets d'Alvao, les dit authentiques, mais observe que rien ne prouve que dolmen et inscriptions soient de même date; le dolmen a pu être utilisé comme fabrique d'objets votifs. Alvao, au point de vue chronologique, n'infirme ni ne confirme Glozel (_Merc._, 1er juin 1927, p. 479). --A l'Académie des Inscriptions, Loth se range à l'opinion de Morlet sur le symbolisme des idoles néolithiques sans bouche. La mort est le grand silence; le repas funéraire, _silicernium_, est le «repas du silencieux». Les morts sont appelés par Claudien _populus silentum_ (_Merc._, 1er nov. 1926, p. 707). --Dans le _Mercure_ de ce jour (p. 257), Morlet étudie la décoration céramique des vases de Glozel. Convaincu (à tort) par Depéret et Mayet, il admet que l'animal qu'il a pris pour un renne est un daim. 1° Ornés ou non, les vases sont de même époque, d'argile grossière, mal cuite, non travaillée au tour. Quand ils sortent de l'argile, les vases sont malléables et doivent être mis à sécher à l'ombre. Le bord supérieur est généralement tourné en dedans. Il n'y a pas deux pièces identiques. 2° Six vases ont des décors incisés; l'ouverture y est plus grande que celle des vases à masque, exclusivement funéraires. 3° Les vases à masque, en forme de crânes dans le haut, sont le symbole de la mort. 4° Les vases dits à tête de chouette de Schliemann (Hissarlik) sont beaucoup plus évolués. 5° Toutes les parties de masque néolithique ont concouru, en se stylisant, à la décoration de la céramique néolithique. Les arcades sourcilières proéminentes deviennent des moyens de préhension; ainsi semble avoir été créée l'anse. 6° Les mêmes caractères se trouvent sur des vases et des tablettes. 7° La décoration céramique est née en partie de la dissociation du masque néolithique et de la stylisation. OCTOBRE 16.--Parlant à l'_University College_ (_Times_, 15 oct. 1926) des révélations dues aux fouilles de Glozel, en particulier des tablettes inscrites et des éléments de décoration égéens, le professeur Smith a soutenu: 1° que le magdalénien a probablement pris fin vers l'an 2000; 2° que l'alphabet crétois a pu fort bien se propager de l'est à l'ouest. Même thèse dans un article bien illustré sur Glozel (_Illustrated London News_, 23 oct. 1926). [La date assignée à la fin de l'âge du renne, en réaction extrême contre des évaluations trop élevées, ne sera admise par aucun préhistorien]. OCTOBRE 18.--Boule écrit à Morlet (_Temps_, 21 nov. 1927): «L'affaire de Glozel ne saurait me laisser indifférent. Ne pouvant moi-même aller à Vichy pour répondre à votre aimable appel, je me fais un plaisir de prier mon collaborateur et ami M. Breuil de se rendre auprès de vous pour étudier la question, en qualité de délégué de l'Institut de paléontologie humaine.» OCTOBRE 19-23.--Loth et Breuil se rendent à Vichy et à Glozel (_Merc._, 15 déc. 1926, p. 328). Le 19, ils voient la collection de Morlet, le 20 celle de Fradin. Ils reconnaissent qu'on y retrouve (sur le galet avec groupe de chevaux) «une réminiscence de l'art magdalénien de la période finale». Breuil considère les minuscules éclats de silex comme détachés d'une hache polie, à quoi Morlet objecte qu'ils peuvent aussi venir d'un tranchet; tous les petits éclats ont été recueillis sur le même point. «C'est bien du néolithique, dit Breuil, mais c'est une colonie orientale, une civilisation fixée dans une phase archaïque.» Breuil croit voir un daim dans le renne gravé sur galet et dit qu'il l'accepterait comme magdalénien, mais d'un art inférieur, s'il le trouvait dans un gisement de cette époque. Il va jusqu'à admettre «une certaine consanguinité» entre les Magdaléniens et les Glozéliens. Sur la gravure 53 du fasc. 3 de Morlet, Breuil croit reconnaître une tête de buffle, inconnu en Europe jusqu'au moyen âge: les Glozéliens seraient venus d'Orient avec leurs animaux(!) Le 22 au soir, fouilles à Glozel sous la pluie. On trouve des morceaux de poterie à contexture de grès, une fusaïole, une extrémité de hache en serpentine. Obligé de repartir le même soir, Breuil dit à Morlet: «Je vous remercie, vous m'avez convaincu.» Le 23, Loth va seul aux fouilles avec Morlet; il trouve une brique à cinq cupules avec caractères de l'autre côté, la première de ce genre. «Cette brique, remarque Morlet, relie la fosse ovalaire, où de nombreuses briques à cupules étaient incluses, aux tablettes couvertes d'inscriptions.» Le Bourbonnais est une région à mégalithes; il n'y a rien de mégalithique à Glozel; Loth en conclut que Glozel est beaucoup plus ancien. Morlet dit à Loth que si vraiment l'écriture linéaire [de Petrie] s'est conservée en Égypte jusqu'à l'âge des premiers hiéroglyphes, la découverte d'une bilingue ne serait pas impossible (p. 335). Il dit aussi: «Les débris de grès se trouvent toujours au début de la couche archéologique. Les objets de verroterie se trouvaient au même niveau; les restes de ce que nous croyons être un four de verrier, au-dessus de la fosse ovalaire, étaient construits à l'aide de petites briques dont la pâte diffère de celle des briques à cupules (p. 336).» Morlet ne croit plus que les Glozéliens aient inventé le verre, mais note que l'altération de la surface du verre de Glozel atteint plusieurs millimètres, alors que celle des verres gallo-romains se réduit à de simples phénomènes d'irisation. L'invention indigène du verre serait admissible en raison de la nature spéciale de l'argile de Glozel qui se vitrifiait lorsqu'elle était soumise au feu. Comme la céramique en terre, la poterie à contexture de grès a le bord supérieur tourné en dedans (p. 337). OCTOBRE 31.--L'Anglais O.G.S. Crawford, qui s'est présenté à Morlet comme «préhistorien militaire en avion», publie à son retour un article dans l'_Observer_ qui se termine par des remerciements à Morlet et à Fradin (trad. _Merc_., 1er déc. 1926, p. 477). Il a confessé, à Vichy, qu'il n'entendait rien à la céramique et le prouve en écrivant qu'il n'a jamais vu de poteries comme celles de Glozel; Van Gennep fait observer qu'il y en a dans l'Aurès et partout où la technique néolithique a subsisté. --Audollent écrira plus tard dans le _Correspondant_ (10 nov. 1927, p. 442): «A mon arrivée chez les Fradin le 31 octobre, le premier objet qui frappa mes regards dans le petit musée fut un vase exhumé de la veille, dont une racine de fougère a percé l'une des parois pour ressortir par l'autre. Une grande brique est de même perforée par une racine. La nature s'est chargée de démontrer que les terres-cuites dormaient depuis longtemps dans le sol qui nous les rend.» Audollent, n'ayant rien vu de romain à Glozel, signale ses constatations à Jullian «au risque de le contrister». (_Temps_, 1er déc. 1927). NOVEMBRE 1.--Dans le _Mercure_ de ce jour, Morlet commence le récit (continué le 1er déc.) des _journées mémorables de Glozel_, visites de Van Gennep, S. Reinach, Espérandieu, Leite, Depéret, Viennot. Cet article contient d'utiles observations. P. 571. Dans certaines briques inscrites, les traits des caractères sont en partie obstrués par une bouillie d'argile plus colorée et plus fine, appliquée sur la surface unie, déjà couverte de signes. Ces spécimens sont les plus beaux et les plus résistants. Peut-être ont-ils été soumis à une seconde, mais légère exposition à feu libre... Quelques rares tablettes, fortement cuites, de couleur noirâtre, peuvent avoir été calcinées accidentellement au cours d'un incendie. P. 572. Glozel fut bien un lieu d'ensevelissement. Les ossements fossilisés ont été identifiés par le professeur Buy (de Clermont)... La richesse archéologique qu'on a reprochée à Glozel vient de l'accumulation des mobiliers funéraires. P. 573. «Nous ne tamisons pas la terre, parce que l'argile humide ne peut se passer au tamis. Nous ne la rejetons pas dans le ruisseau parce que nous voulons plus tard revoir les déblais où de petits objets ont pu passer inaperçus. P. 574. «C'est parce que nous exécutons nos fouilles nous-mêmes, sans hâte, à l'aide de simples grattoirs ou de couteaux, que nous avons réuni des collections où l'on nous reproche--mais que nous ne reproche-t-on pas?--de trouver trop de pièces entières. P. 579. «Les trois tablettes anépigraphes que nous possédons sont semblables à celles qui sont inscrites; peut-être ne les lissait-on qu'au dernier moment avant d'y tracer les caractères.» [Le 25 août, en la présence de S. Reinach, on a trouvé une tablette anépigraphe; S. Reinach a estimé que les caractères devaient y être non gravés, mais peints]. NOVEMBRE 2.--Loth adresse une longue lettre à Morlet (_Merc._, 1er déc., 1926, p. 338-46). «On se sent dans un monde nouveau, devant une civilisation étrange, je serais tenté de dire _étrangère_ [influence de Breuil?] Il faut se tourner vers la Troade, la Crète, l'Égypte, peut-être vers certains pays balkaniques et, au point de vue de l'écriture, vers l'Espagne aussi et la Libye... Il est sûr que tous les objets appartiennent à l'époque néolithique, sans en excepter les tablettes. On trouve même sur les galets, les haches et les anneaux en schiste les caractères qui figurent sur les tablettes [Loth avait songé d'abord à une civilisation à plusieurs assises]... Peut-être les glozéliens étaient-ils les descendants d'une tribu magdalénienne restée isolée... S'il est certain que la station dans son ensemble est néolithique, il semble cependant qu'on y distingue deux stades: 1° les galets gravés avec cervidés et chevaux errant en troupes, avec tête de buffle [p. 341, encore Breuil], qui conviennent à des chasseurs. Mais d'après l'opinion de Breuil, l'homme le plus compétent en pareille matière, la facture de ces gravures n'a rien de magdalénien, non plus que les harpons. 2° Avec la meule à bras[29] on entre dans un stade plus récent: de chasseur le glozélien devient agriculteur (p. 343). Bobines et fusaïoles prouvent que le tissage était connu. Dans l'ensemble, la station de Glozel s'étend d'une époque voisine de l'azilien jusqu'à l'époque mégalithique; peut-être même a-t-elle persisté quelque temps pendant cette période. Elle n'a certainement pas connu le métal.» Loth termine (p. 346) en disant à Morlet: «Aux yeux d'un certain public, vous étiez pour les uns un faussaire, pour les autres un naïf. Vous avez lutté: aujourd'hui vous triomphez.» NOVEMBRE 5.--Jullian dit à l'Académie des Inscriptions que l'authenticité des objets est incontestable, mais qu'ils sont gallo-romains, tout au plus des dernières années de la République romaine. Ce sont les restes d'une installation de sorcière. Une partie sont des ustensiles de ménage, une autre, des ex-voto, la troisième des pièces d'envoûtement. Ils ont d'ailleurs été trouvés à proximité d'un bois et d'une source, ce qui caractérise les sanctuaires ruraux. Si 40% des objets sont des silex et des galets préhistoriques, ils ont été apportés comme ex-voto. Les inscriptions sont en cursive latine. Les phallus «sont assez peu glorieusement ithyphalliques, puisque la sorcière nouait aussi bien qu'elle dénouait l'aiguillette.» Les têtes sans bouche sont «destinées, non à symboliser la mort, mais à paralyser la langue de certains plaideurs.» S. Reinach fait quelques observations au sujet du style des objets, mais se réserve de parler sur le fond quand Jullian aura, comme il le promet, commenté les inscriptions. --Breuil écrit à Van Gennep pour résumer l'article qu'il va publier dans l'_Anthropologie_ (_Merc._, 1er déc. p. 483). Les objets sont inutilisables, leur technique stupide. Diverses facettes de taille des harpons ont la netteté de celles du métal--cuivre peut-être. Les gravures n'ont rien de commun avec le magdalénien. «Le pseudo-renne, encore moins élan que renne, est vraisemblablement un cerf élaphe, incorrect ou anormal. La femelle allaitant est une chèvre domestique typique. La tête de bovidé est, sans doute possible, un buffle femelle, animal étranger à nos contrées... Plusieurs gravures non publiées ont le corps en forme d'outre des dessins de Lourdes, non paléolithiques, non datés malheureusement. L'âge n'est ni magdalénien, ni azilien, ni tardenoisien, ni campignien, ni paléolithique, ni mégalithique (sauf un vase à décor en chevrons et en forme de calice rappelant les Iles britanniques), mais exotique jusqu'à une hache en pierre à soie (rappelant, peut être par hasard, celles d'Indo-Chine et de Birmanie), mais ensemble probablement néo-énéolithique, aussi étranger à la civilisation indigène que l'était un campement ou un cimetière d'Espagnols de Cortez au milieu de l'empire de Montezuma.» [La surprise naturellement causée par une civilisation toute nouvelle se colore ici d'une mauvaise humeur prête à éclater]. NOVEMBRE 12.--Séance de l'Académie des Inscriptions. M. Camille Jullian fait une seconde communication sur les fouilles de Glozel. Il résume ainsi l'ensemble de ses recherches: «Bric à brac de sorcière, grimoire magique: voilà ce que renferment les fouilles de Glozel. Tout cela est d'ailleurs fort intéressant. Car c'est la première fois que nous nous trouvons en présence d'un gisement complet de sorcellerie antique: ceux d'Alvao en Portugal, de Baarburg en Suisse, de Tell-Sandahanna en Palestine, n'ont livré que quelques groupes d'objets. Ici, il y a tout l'attirail magique au complet: les silex et têtes de hache préhistoriques en ex-voto, les dessins d'animaux fantastiques (biche et faon cornus, l'«animal d'épouvante» à la poitrine servant de tête, toutes ces figures monstrueuses qui excitaient la colère de saint Jérôme), les poupées d'envoûtement qui montrent encore la trace de l'aiguille qui les a percées et des fils de laine qui les ont attachées, et les fameux visages sans bouche des envoûtés (d'où est venu le mot _vultus_ signifiant face d'envoûtement, _envoûter_ en français), et toute la vaisselle de terre cuite familière aux sorcières (ornée de ces figurations talismaniques comme les bronzes grecs, dont ces pots de grès sont l'équivalent vulgaire: images de la tête d'épervier, de l'étoile de mer, de la plante d'hippomane, etc.), phallus à l'état de dépression, galets à initiales de démons, etc. Le tout très facile à dater. C'est au temps des empereurs rom